Duke Ellington au château de Goutelas (42): le dialogue des utopistes

Publié le par Guillaume Lagrée

Duke at Goutelas

Concert enregistré le 25 février 1966 au Château de Goutelas, Marcoux, Loire, Rhône Alpes, France. Album vendu au château de Goutelas.

Duke Ellington: piano, compositions

Cet article est dédié au couple d'amis stéphanois qui nous emmena, mon épouse et moi, découvrir le château de Goutelas le samedi 17 janvier 2015.

Paul Bouchet, résistant, avocat en droit social, président d'ATD Quart Monde, bâtonnier du barreau de Lyon, conseiller d'Etat honoraire (je ne puis mentionner toutes ses activités tant la vie de cet homme est riche), rencontra un jour le château de Goutelas dans la Loire, tomba amoureux de cette ruine Renaissance, décida de la rebâtir et mobilisa à cet effet ouvriers, paysans, intellectuels qui tous mirent la main à la pâte pour construire une abbaye de Thélème moderne, au pays de l'Astrée d'Honoré d'Urfez, le Forez.

Pour connaître la vie et l'oeuvre de Paul Bouchet, lisez ses mémoires: " Mes sept utopies " (Paris, Editions de l'Atelier, 2010).

Paul Bouchet fit la connaissance de Duke Ellington (1899-1974) chez un ami commun, Bernard Cathelin, peintre français. L'histoire de Goutelas et de sa reconstruction l'avait intéressé au plus haut point. Peu après, Paul Bouchet revit Duke Ellington à Lyon, après un concert, dans sa chambre du Grand Hôtel. Fasciné par ce groupement d'hommes venus de divers lieux, divers horizons, pour reconstruire un château et en faire une maison commune, Duke Ellington décida qu'il devait faire quelque chose pour ces hommes, jouer pour eux.

Il tint parole. En février 1966, il appela de Madrid annonçant son arrivée. Son avion atterrit à Genève où Bernard Cathelin et Paul Bouchet vinrent le chercher en voiture. D'après mes recherches sur le Net, sans prendre l'autoroute (il n'y en avait pas en 1966), cela fait 240km soit 4h46 de route. Le 25 février 1966, à 21 heures, Duke Ellington descendit de voiture devant le château de Goutelas . Il s'avança dans la cour d'honneur entre deux haies de torches tenues par les enfants du village pendant que de jeunes musiciens jouaient, dissimulés dans l'ombre, l'ouverture de Black, Brown and Beige. Emu jusqu'aux larmes, il entra dans une salle de concert aménagée dans l'ancienne écurie du château, chauffée par le poêle de l'église paroissiale déménagé par les militants de l'Amicale laïque (pas de conflit religieux pour la musique!) et où trônait un piano Steinway de concert amené depuis l'Opéra de Lyon grâce à l'aide de Roger Planchon.

Paul Bouchet introduisit le concert et Duke Ellington répondit en ces termes: " J'ai été accueilli dans une multitude d'endroits divers. Mais jamais dans un lieu comme Goutelas. Je suis heureux et fier d'être ici dans une maison qui a été bâtie et rebâtie par des gens de bien, pour une bonne cause: je vous salue frères! ". Puis il présenta le premier morceau: " Voici pour vous une de mes dernières oeuvres dédiées au monde nouveau qui arrive où il n'y aura ni guerre, ni mesquineries, ni catégories, où l'Amour sera inconditionnel ". Il joua alors sa " Symphonie pour un monde meileur " puis enchaîna ses standards, dans des interprétations particulièrement émouvantes et denses (chaque morceau dure 1mn ou 2 maximum à l'exception de la Symphonie qui dure plus de 8mn): It don't mean a thing if it ain't got that swing, Satin Doll, Solitude, I got it bad and that ain't good, Dont' get around much anymore, Mood Indigo, I'm beginning to see the light, Sophisticated Lady et Caravan pour finir.

L'enregistrement dure 20mn laissant l'auditeur à la fois ravi et frustré. Grâce à la technique, il est possible d'écouter cette musique encore et encore. C'est ce que j'ai fait, une bonne dizaine de fois, avant d'écrire cette chronique.

Je n'ai pas les connaissances musicologiques pour l'affirmer mais je me demande si Duke Ellington ne fut pas le seul Jazzman à jouer exclusivement des morceaux de sa composition. A vérifier, lectrices archivistes, lecteurs musicologues.

Suite à ce concert, un banquet pour 200 personnes fut servi au château de Goutelas avec Duke Ellington comme invité d'honneur. Duke resta trois jours sur place, logeant chez M. Magnan, maire de Marcilly le Châtel, village voisin de Goutelas.

Je laisse le soin aux lacaniennes fanatiques, aux lacaniens zélés, d'interpréter le séjour du compositeur de " Warm valley " au château de Goûte la.

Que reste t-il de ce séjour de Duke Ellington en Forez?

La Goutelas Suite que Duke composa et enregistra avec son orchestre en 1971. Un extrait audio illustre cet article.

Une statue de Duke Ellington qui se trouve, parait-il, au château.Je ne l'y ai pas vu.

Un souvenir ému de Duke Ellington dans ses mémoires " Music is my mistress ".

Un souvenir non moins ému de Paul Bouchet, le sauveur de Goutelas dans ses mémoires " Mes sept utopies "

Des photographies de Duke Ellington en Forez prises par Paris Match. Celle du banquet au château est visible dans l'une des tours du château.

L'enregistrement de ce concert disponible en CD au château de Goutelas. 20mn d'un récital de piano par Duke Ellington, cela vaut plus que des heures de concert d'un pianiste ordinaire.

Le château de Goutelas lui même, centre culturel public ouvert en toutes saisons, où se donnent conférences, concerts, pièces de théâtre, où il est possible de manger et dormir dans un cadre bucolique qui fascina toute l'Europe du XVII au XVIII° siècle avec l'Astrée d'Honoré d'Urfé, le roman des romans, adapté encore au XXI° siècle au cinéma et en bande dessinée.

" Chaque année, tous les Jazzmen du monde devraient se retrouver un jour au même endroit, s'agenouiller et prier Dieu pour le remercier d'avoir créé Duke Ellington " (Miles Davis)

La photographie de Duke Ellington au château de Goutelas appartient à Paris Match. Tous droits réservés. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

Pour finir cet article, je cède la parole à Duke Ellington, seul au piano, à Paris, dans les studios de l'ORTF en 1970. Attention, beauté.

" Tant qu'il y aura une jolie fille pour m'écouter jouer du piano, je continuerai " (Duke Ellington)

" Tant qu'il y aura une jolie fille pour m'écouter jouer du piano, je continuerai " (Duke Ellington)

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