Eric Le Lann&Enrico Pieranunzi Quartet vif au Sunside

Publié le par Guillaume Lagrée

Eric Le Lann Quartet

Paris Le Sunside

Dimanche 24 mai 2015. 21h.

Eric Le Lann : trompette

Enrico Pieranunzi : piano

Sylvain Romano : contrebasse

André Cecarelli : batterie

Salle archi comble. Les invités, dont votre serviteur, sont debout au bar. Ca joue. Piano+trompette. Le silence s’est installé. Même les bavards du bar ont baissé la voix. La rythmique enchaîne avec les balais. Impeccable. « The man I love ». C’est souple, chaud. L’âme de Chet Baker est présente mais c’est bien Eric Le Lann qui joue. Dédé a repris les baguettes. La rythmique swingue élégamment, menée par Enrico Pieranunzi. Avec de tels cadors, c’est l’assurance tous risques pour le leader. Série de breaks de batterie économes et efficaces. Le petit swing final est un pur délice. Une citation de « Love for sale » pour finir. La classe.

« Retrato en branco e preto » ou « Portrait in black and white » ou « Zingaro » (Antonio Carlos Jobim). Un morceau cher à Chet Baker qu’Eric Le Lann a enregistré en concert à Jazz à Vannes 1999 en duo avec Martial Solal (version recommandée par l’auteur de ces lignes). Duo piano-trompette pour démarrer tout en douceur. Batteur aux balais. Nous voici à la plage au Brésil, sous les alizés. Ca balance doucement, subtilement, avec la déchirure à l’âme que provoque le son d’Eric Le Lann. Enrico Pieranunzi est toujours un chevalier des touches. Dédé a repris les baguettes pour pulser un peu plus fort mais sans brutalité. Premier solo de contrebasse, bien dansant. Piano et batterie ponctuent à point. Petit solo final de trompette qui nous touche plein cœur.

Un morceau plus rapide, plus énergique dont le style évoque celui du dernier groupe acoustique de Miles Davis (1963-1967). Je reconnais l’air, pas le titre. Ca envoie. La porte du bar est fermée pour éviter toute nuisance sonore. Le public est concentré. Les musiciens aussi. Le piano gazouille joyeusement sous les doigts d’Enrico Pieranunzi. Petit roulement de tambpur martial qui relance la rythmique. Bel envoi final groupé.

Un autre standard dont le titre m’échappe. Le bac approche. Je révise mes classiques. Eric expose le thème puis passe la main au pianiste. Avec Enrico Pieranunzi, les rênes sont bien tenues, souples et fermes. Chet Baker jouait aussi ce thème. Je ne perds pas au change. C’était « Night bird » d’Enrico Pieranunzi annonce Eric

Solo de piano. Raffinement assuré. Eric le rejoint. Comme Chet Baker, Eric Le Lann ne joue jamais de la trompette bouchée. Domaine réservé de Miles Davis. « My funny Valentine ». C’est le thème et c’est autre chose. L’émotion est intense. Basse et batterie arrivent à pas de loup. Les balais s’imposent. Ce qu’Enrico Pieranunzi sort d’un banal ¼ de queue est impressionnant. C’est bien l’instrumentiste qui fait l’instrument tout comme le joueur fait la raquette. Quelle jolie ballade dans les deux sens du terme ! Heureusement qu’il existe encore des musiciens de cette qualité pour faire vivre ce jazz là.

« Milestones » (Miles Davis). La rythmique assure au 1/10e de tour. Le piano sonne léger, fluide. Basse et batterie ancrent la musique sans l’empêcher de voguer. Enrico Pieranunzi swingue terrible certes pas comme Red Garland mais il n’est ni noir ni américain et nous ne sommes pas à New York dans les années 50. Ils changent de direction au doigt et à l’oreille. Nous les suivons dans leurs détours pour revenir à la route principale.

« Ending with the theme » (Miles Davis) pour les 30 dernières secondes, en toute logique.

PAUSE

La plupart, quand j’entends des musiciens actuels jouer ce Jazz des années 50-60, ça sonne chiqué. Pas ce soir. Je sais d’où ça vient mais ça ne sent pas la copie.

Piano solo pour repartir. Un standard dont le titre m’échappe. « My one and only love » peut-être. Ca balance bien. Le public est resté. Je reste debout au bar avec d’autres mordus. Eric est dans la place. Tout baigne. Enrico est dans la place. Tout baigne. Sylvain est dans la place. Dédé est dans la place. Tout baigne. Dialogue contrebasse/batterie ponctué par le piano. Eric revient. Le navire vogue tranquillement. Non, c’était « Body and Soul ». Tellement bien joué que je ne l’avais pas reconnu.

André Cecarelli commence aux balais. Piano et contrebasse enchaînet. Ca swingue. C’est une composition d’Eric dont il existe une version chantée en breton sur son album «Origines ». Ici, le traitement est plus Jazz. Je bats la mesure des pieds. Il faut bien bouger quand vous restez debout par amour de la musique. C’est son morceau. Eric joue plus que d’habitude. « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore.»(Wole Soyinka). C’est ce que je fais avec une chaise qui vient de se libérer.

« Yesterdays ». Batteur aux balais. Morceau rapide, swinguant. Ma voisine de devant dodeline joyeusement du chef.

« I fall in love too easily ». Duo piano/trompette. Le souvenir de Chet Baker est encore plus marqué. Enrico Pieranunzi fut son dernier pianiste. Ecoutez le chanter cette chansons dans les séances Capitol Jazz Records, enregistrées à Los Angeles, entre 1953 et 1956. Le batteur est passé aux baguettes. Ca sonne comme un glas. Celui des amours perdues qui ne se retrouvent plus comme l’écrit Serge Gainsbourg. Quelle envolée du piano ! Eric Le Lann nous touche juste en plein cœur.

« Un jour mon prince viendra » (« Someday my prince will come » in english). Le dernier morceau enregistré par Miles Davis avec John Coltrane, en 1961.Pulsation hypnotique de la contrebasse, comme Paul Chambers avec Miles et Coltrane. Enrico en plein vol.

Un standard. « Softly as in a morning sunrise » peut-être. Ca pulse très énergiquement. André Cecarrelli distribue les cartes de main de maître. Ca répond du tac au tac entre piano et batterie. La contrebasse arbitre. « Ending with the theme », signature des fins de concert de Miles Davis jusqu’à 1969. Eric Le Lann présente de nouveau ses musiciens : Enrico Pieranunzi, piano, Sylvain Romano, contrebasse, André Cecarelli, batterie. « Que des Bretons ! » dit Eric Le Lann, à la grande joie du public, dont votre serviteur, Breton comme son nom l’indique.

RAPPEL

Demandé et mérité car le public est resté nombreux et attentif jusqu’au bout. Intro au piano. Un standard. « What is this thing called love ? ». De nouveau un tempo rapide aux baguettes. Enrico Pieranunzi prouve qu’il est à la fois un esthète et un athlète du piano, deux qualités difficiles à réunir dans le même homme. Pas de solo de batterie mais seulement des breaks. C’est plus musical et moins onaniste.

FIN

Ne disposant pas d'enregistrement audio et video de ce quartet, je vous joins comme illustrations de cet article, deux versions de " Night bird " d'Enrico Pieranunzi par Eric Le Lann, à 25 ans de distance. Contrairement à ce qu'écrit fallacieusement RTL, ce n'est pas " I should care " qui est joué dans la vidéo ci-dessous.

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