Martial Solal & Dave Liebman au Sunside: l'instant unique

Publié le par Guillaume Lagrée

Martial Solal & Dave Liebman

Paris. Le Sunside.

Jeudi 10 décembre 2015. 21h30. 2e concert.

Martial Solal : piano

Dave Liebman : saxophones ténor et soprano, flûte à bec.

Après 15 mois d'arrêt et un retour sur scène, en concert privé, à Paris, début octobre, avec son vieux complice Lee Konitz, voici Martial Solal (1927) de retour sur scène, en public, à Paris, au Sunside, avec un nouveau partenaire de jeu, David Liebman (1946). Quand Dave Liebman est né à Brooklyn , Martial Solal faisait danser ma grand-tante à Alger.

Sur le piano est collé une affiche : « Ce piano est neuf. Merci d’en prendre le plus grand soin ». Cela tombe bien. Martial Solal est au piano ce soir. C’est dire si le piano sera soigné. Le siège du pianiste, par contre, fait pitié, tant il est élimé. Le postérieur de Martial Solal mérite mieux mais il se débrouillera avec. Rick Margitza est dans la salle. « It’s gonna be great » me dit-il. Je n’en doute pas.

Cela fait 23 ans que Stéphane Portet dirige et programme ce club. C’est une de ses plus belles affiches dit-il. J’approuve.

Quelques notes de piano pour lancer le débat. Le sax ténor se fait velouté à souhait pour introduire « What is this thing called love ? ». Martial Solal joue plus dur, plus grave. Deux univers se parlent. Je suis assis derrière le pianiste et en face du saxophoniste. Ils n’ont pas besoin de se regarder puisqu’ils s’écoutent. Dave Liebman est plus respectueux de la mélodie. Martial Solal la transforme à sa manière. Ses mains sont toujours aussi précises et puissantes. 88 ans. Nom de Zeus, pourrais je respirer à ce âge ! Solo de Solal. Liebman écoute, aussi fasciné que nous. Le public est concentré. Personne n’applaudit à la fin du solo.

Dave Liebman dit son plaisir de jouer avec le Maestro et présente le morceau suivant, une composition de Martial Solal, « Isocèle », composition pour trio vu son titre je le suppose. En effet, après vérification, cette composition est issue de l’album «Triangle » (1995) de Martial Solal avec Marc Johnson (contrebasse) et Peter Erskine (batterie). Lectrices géomètres, lecteurs joueurs, vous qui savez qu’un triangle isocèle a deux côtés ou deux angles égaux, retrouvez vous pour jouer à ces jeux mathématiques.

Martial répète le titre pour que nous le comprenions bien. En anglais, isocèle se dit « isosceles ». Dave Liebman a eu du mal avec la version française. Un morceau sautillant, plein de surprises à la Solal. A ma gauche, un pianiste s’est placé de manière à ne jamais perdre de vue les mains de son illustre confrère. Martial s’arrête, dit « It’s You » et Dave reprend, au soprano, après un instant. Quel ping pong musical !

Dave Liebman reste au soprano et entame « I’ll remember April ». Il joue le thème seul et fort joliment ma foi. Martial entre dedans, discret et solide. C’est grâce à Jean-Charles Richard , saxophoniste français, disciple de Dave Liebman, même s’il joue du saxophone baryton au lieu du ténor (ils se retrouvent sur le saxophone soprano et la flûte) et gendre de Martial Solal que ce concert a lieu. Merci à lui et à Claudia Solal , fille de Martial et chanteuse, d’avoir rendu cela possible. Toute la nostalgie d’avril et de ses charmes passent en décembre à Paris. Dieux, qu’ils s’entendent bien !

« George & Ira Gershwin » en abrégé, cela fait « GIG », le terme familier des jazzmen américains pour désigner un concert. Cette composition de Dave Liebman convient à la soirée. Martial Solal traduit en français la présentation de Dave Liebman. Un interprète de luxe dans tous les sens du terme. Dave Liebman reprend le ténor mais joue dans l’aigu de l’instrument. Ca s’envole doucement.

Le 21, 22 et 23 septembre 2001, Martial Solal jouait à New York, au Village Vanguard, en trio avec François Moutin (contrebasse) et Bill Stewart (batterie). C’est enregistré et en vente libre. A consommer sans modération. Les 10 et 11 décembre 2015, Martial Solal joue à Paris en duo avec David Liebman. La beauté est un talisman.

« I’ll remember April » de nouveau mais joué au sax ténor cette fois ci. Martial Solal reprend. Il a toujours autant de possibilités techniques mais il les concentre plus au profit d’un discours plus lisible, plus touchant qu’auparavant. L’attaque de Dave Liebman me perce l’âme. Ils trafiquent le son, l’un par le souffle, l’autre par le toucher, pour produire un son inouï.

« Say something in french » dit Martial à Dave qui n’ose pas. Ils enchaînent sur une composition. La preuve, Martial lit sa partition. La musique s’étire mais avec des ruptures. Les deux hommes aiment les surprises.

Un standard be bop dont le titre m’échappe, joué au sax ténor. Je reconnais l’air mais tout est décalé et au ralenti. Sottilissimo. Accélèrent-ils ou font-ils semblant ? Ces magiciens des notes savent nous prendre à leurs mains. Je crois reconnaître « Anthropology » (Charlie Parker). Ils finissent sur un éclair de génie.

« Cosmos » (John Coltrane). Titre album d’un duo de Dave Liebman avec Abbey Rader (batterie, percussions).Il passe à la flûte à bec. Effectivement, ça plane. Martial délivre des notes diaphanes. Quelques malotrus osent applaudir en plein morceau. Dave enchaîne au soprano. La musique semble chercher son chemin et elle le trouve. Elle est hors de ce monde, du cosomos, en effet.

Martial attaque un standard que Dave reprend au ténor. A nouveau du Be Bop. Le titre m’échappe. Ca vole léger, léger. Une fin gag dont Martial a le secret.

S’ensuit un autre standard, « Lover man ». Dave au soprano. Ils se trouvent comme s’ils joiaent ensemble depuis 20 ans et c’est leur deuxième concert. Par Zeus, ça chante ! Il y avait une affichette « Réservé » sur la chaise à ma gauche mais personne n’est venu. Tant pis pour l’absent(e).

Voilà, c’est fini. Ils nous saluent et se serrent la main. Rick Margitza avait raison. C’était Grand. Je peux pas mieux dire. C'était Grand.

Grâce à Yvan Amar et à son Jazz Club sur France Musique, voici le podcast du 2e concert de Dave Liebman et Martial Solal au Sunside, le vendredi 11 décembre 2015 à 21h30. Profitons en.

La photographie de Martial Solal est l'oeuvre de l'Unique Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

Martial Solal par Juan Carlos HERNANDEZ

Martial Solal par Juan Carlos HERNANDEZ

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