Martial Solal Jazz Back à Gaveau

Publié le par Guillaume Lagrée

Martial Solal par Juan Carlos HERNANDEZ

Martial Solal par Juan Carlos HERNANDEZ

Martial Solal improvise

Paris. Salle Gaveau.

Les concerts de Monsieur Croche

en symbiose avec Jazz Magazine

Concert diffusé en différé par France Musique

Mercredi 23 janvier 2019. 20h30.

Martial Solal: piano

La dernière fois que Martial Solal a joué en concert à Paris, salle Gaveau, c'était en 1963 en trio avec Guy Pedersen (contrebasse) et Daniel Humair (batterie). Cf extrait audio sous cet article. C'est dire le caractère unique du concert de ce soir.

La salle est remplie de musiciens. Daniel Humair bien sûr mais aussi les frères jumeaux François (contrebasse) et Louis Moutin (batterie), accompagnateurs fidèles de Martial Solal depuis les années 90 du siècle précédent, Marc Benham (piano), Eric Ferrand N'Kaoua (piano), Vladimir Cosma (compositeur et chef d'orchestre) et mon voisin de gauche Diego Imbert (contrebasse). 

Quelques notes gravées dans le grave pour faire cesser les applaudissements. En avant la musique! Une ballade. Pas eu le temps de reconnaître ce standard. Il est déjà passé à autre chose. Normal, c'est Martial Solal. Il y revient. Problème: si je cherche le titre du morceau, mon esprit est moins éveillé pour écouter la musique. La musique descend en virages, tranquille, pilotée de main ferme. L'énergie vitale est toujours là. Quelle densité émotionnelle! Micros pour la radio. Martial Solal ne joue pas amplifié. Il n'en a pas besoin pour remplir de sons la salle Gaveau. C'était " I can't get started " dont Dizzy Gillespie, grand ami de Martial Solal, fit son cheval de bataille. Drôle de titre pour commencer avoue Martial. Ce morceau lui trottait dans la tête depuis deux jours. Il fallait qu'il s'en débarrasse. Voilà qui est bien fait.

" Round Midnight " (TS Monk). Version avec des décalages étonnants alors même que Martial Solal joue ce thème depuis les années 1950. Jeu parfois grave, parfois léger mais toujours rythmé. Cette montée finale en trilles me donne de bons frissons dans le dos. Quel massage cérébral! Ce n'était pas le final. Trop facile. D'autres variations subtiles suivent. Martial a haussé son niveau de jeu comme disent les commentateurs sportifs. 

" J'essaierai de faire le moins de fausses notes possibles Je jouerai des standards. C'est ce que j'ai appris quand j'étais gosse (Martial Solal est né en 1927). Je vais les traiter à ma façon, les maltraiter voire les retraiter puisqu'ils ont tous plus de 65 ans ". L'humour de Martial Solal est aussi personnel que son jeu de piano. 

Une composition de Martial Solal dont la partition vient d'être éditée. Un morceau du début des années 1970 dirai je à l'oreille. Avec des passements de mains, cette façon d'avancer et de reculer en même temps, de bouger les lignes du temps qui lui appartient. Quelle vibration! Le piano bourdonne comme une ruche en plein été alors que l'hiver règne dehors. Très belle acoustique, très beau grand piano d'une marque américaine qu'il est inutile de citer. Nous sommes salle Gaveau, le temple des pianistes classiques à Paris. Sans piano préparé, sans tripatouillages dans les cordes, Martial Solal, par la seule magie de son toucher, réussit à produire des sons nouveaux au piano. Juste une note comme point final. 

Martial Solal a toujours autant d'idées à la seconde que dans ses jeunes années mais au lieu de les faire se chevaucher, s'entrecroiser, il les démêle, les choisit et les enchaîne. 

" Une fois de plus, un medley de thèmes de Duke Ellington. J'espère que vous aimez ce musicien. De toute façon, si vous n'aimez pas, c'est pareil ". Duke Ellington fit des compliments à Martial Solal sur la pochette de l'album " Martial Solal trio. Live at Newport 1963 " (enregistré en studio comme son titre l'indique) et Martial Solal enregistra deux albums consacrés à Duke Ellington, en solo en 1975 (un an après la mort de Duke Ellington) et avec son Dodécaband en 2000. C'est dire l'inspiration durable que tire Martial Solal de la fréquentation de Duke Ellington. D'abord " Caravan " puis " Take the A train " (de Billy Strayhorn, le 2e cerveau de Duke Ellington) . Retour à " Caravan " dans l'aigu. " Prelude to a kiss ", " Caravan " et " Take the A train" pour l'arrivée. 

PAUSE

" Le standard le plus joué au monde " annonce le pianiste. " My funny Valentine " ressuscité avant le 14 février. La musique roule sous les doigts de Martial Solal. Cette chansonnette grandit, s'amplifie, s'étire, file. Fin autoritaire.

" Histoire de Blues " (Martial Solal). Une subversion du Blues. Si Martial Solal est Africain (né à Alger), il n'est pas Américain et ses ancêtres n'étaient pas esclaves. Il joue le Blues à sa façon. Unique. Plutôt calmement même s'il y a quelques phrases agitées. Un Blues classe avec cet art subtil de décaler les sons qui n'appartient qu'à Martial Solal.

" Here is that rainy day " qui signifie " Ah quel beau temps! ". Superbe version de ce thème dans la " Suite for trio " de Martial Solal/NHOP/Daniel Humair pour MPS (1978). Les notes tombent comme des gouttes de pluie. Dehors, à Paris, c'est de la neige fondue. La météo est presque en phase avec le morceau. 

" Frère Jacques " réintitulé, pour les besoins de la SACEM, " Sir Jack ". D'éminents musicologues affirment que cette fameuse comptine française serait l'œuvre du Grand Rameau (1683-1764), Jean-Philippe de son prénom, qui aimait à dire " Je cherche à cacher l'art par l'art même ", formule qui convient bien à l'art de Martial Solal. Effectivement, l'air de la comptine est reconnaissable. C'est un prétexte pour s'amuser. Le morceau devient un pantin dont il déplace les membres pour les replacer à sa guise. Après tout, le Divin Mozart écrivit bien des variations sur " Ah, vous dirais je, Maman? " , autre chef d'œuvre immortel de la chanson française. 

" Dans ce cas là, je ne vais plus jouer. Je vais être obligé d'improviser ". Rien de connu en effet mais c'est beau. La musique se déploie comme une voile au vent. Léger retour au thème précédent, " Sir Jack ", donc.

RAPPELS

Emporté par l'élan d'un public enthousiaste, Martial Solal nous livra encore " Tea for two " qu'il joua tant et si bien en duo avec Lee Konitz. " Happy birthday to You " en disant que cela ferait forcément plaisir à quelqu'un dans la salle, né un 23 janvier par exemple. Joué avec un haut degré de maîtrise et d'émotion en y casant une autre comptine, américaine cette fois, " Vive le vent d'hiver " (" Jingle Bells ". Splendide version par un des Maîtres de Martial Solal, Fats Waller).  Puis " Lover Man ", " I remember April " et même " La gavotte à Gaveau " (cf extrait audio sous cet article). 

J'ai donc eu l'honneur et l'avantage d'assister au dernier concert en solo de Martial Solal, à Paris, salle Gaveau, temple du piano. D'abord, il a été enregistré par France Musique. Nous pourrons donc l'écouter à loisir à la radio et, peut-être même sera t-il édité sous forme d'album. Ensuite, avec ce diable d'homme qu'est Martial Solal, tant que les Dieux et les Muses lui prêtent vie, un nouveau concert reste toujours possible. 

Pour jouer au très haut niveau, comme dit Didier Deschamps, un entraînement quotidien est indispensable. Exemple avec la vidéo ci-après où Martial Solal joue sa musique chez lui. 

Grâce à France Musique, il est possible d'écouter librement les 4 premiers morceaux de ce concert. Profitez en, lectrices exigeantes, lecteurs sélectifs. 

La photographie de Martial Solal est l'œuvre de l'Irrépressible Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette œuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales

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