" Blues et féminisme noir " Angela Davis

Publié le par Guillaume Lagrée

" Blues et féminisme noir.

Gertrude " Ma " Rainey, Bessie Smith 

& Billie Holiday "

Angela Davis

Traduction française de Julien Bordier

Editions Libertalia, Paris, 2017, 409 p.

 

Angela Davis est née femme et noire à Birmingham, Alabama, aux Etats-Unis d'Amérique le 26 janvier 1944. Ensuite, pour faciliter sa vie, elle a choisi d'être lesbienne, féministe et marxiste.  Sa longue vie de lutte et d'études est parfois contestable.  Née à l'Ouest du rideau de fer, il lui était aisé de critiquer l'Ouest, de passer à l'Est et d'en revenir. Dans l'autre sens, c'était une autre histoire. " Que pensez vous du communisme à visage humain? " demanda un journaliste à Milan Kundera, écrivain tchèque enfin passé à l'Ouest. " J"aime beaucoup le visage humain ". 

Revenons à ce livre " Blues et féminisme noir. Gertrude " Ma " Rainey, Bessie Smith & Billie Holiday ". Comme l'indique justement Angela Davis, les articles et livres sur ces femmes noires hétéro et bisexuelles ont été écrit quasi exclusivement par des hommes blancs hétérosexuels, bref des gars dans mon genre. Une grande partie du message leur échappait.

C'est ce message qu'Angela Davis restitue en resituant le contexte dans lequel ces femmes vivaient, les Etats-Unis d'Amérique de la première moitié du XX° siècle et en décortiquant les paroles de leurs chansons. 

Apparaît un message de Liberté, un des trois principes fondateurs de la Constitution américaine (droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur). Du temps de l'esclavage, hommes et femmes noirs en Amérique étaient assignés à résidence puisqu'ils étaient la propriété de leurs maîtres comme leurs chevaux et leurs chiens. Avec l'émancipation, le premier droit fut celui de partir, prendre la route à pied ou le train avec ou sans billet. Les chansons américaines sur les grands espaces, leur traversée, sont innombrables. Même si les risques d'agression physique et sexuelle étaient plus grands pour les femmes, elles aussi partaient chercher fortune loin du Sud.Cf " See See Rider " de " Ma " Rainey en extrait audio au dessus de cet article devenu un classique du Blues et du Rock'n Roll. 

A cette liberté de mouvement correspond aussi une liberté sexuelle affirmée. Gertrude " Ma " Rainey  (1886 - 1939) était lesbienne et chantait les charmes de son gros Q noir. " Ma Rainey's Black Bottom ". Le modèle bourgeois de l'épouse, mère de famille, assignée à  l'église et à sa cuisine (Kirche, Küche, Kinder disait le chancelier allemand Otto von Bismarck) ce n'était vraiment le truc de ces femmes. Au vu des métiers que leur réservait The Man (l'homme blanc), de leur condition de vie dans le mariage, mieux valait gagner sa liberté en chantant le Blues. La liberté d'expression de ces femmes n'a rien à envier à celles des rockeuses et rappeuses actuelles sauf qu'elles s'exprimaient dans une société bien plus raciste et sexiste que la nôtre.

Ma Rainey fit tant pour le Blues qu'elle forma elle même celle qui lui succéda comme " Impératrice du Blues ", Bessie Smith (1894-1937). Le Blues, comme toute chanson populaire, est la chronique de la société, de ses joies et ses drames. Une inondation qui ruina des milliers de familles noires dans le Sud lui inspira " Back Water Blues ". Cf extrait audio au dessous de cet article.

Même si Angela Davis a vécu et étudié en France, elle reste Américaine. Ainsi, elle ignore manifestement que " My Man " que chantait si bien Billie Holiday (1915-1959) est d'abord une chanson française, " Mon Homme ", créée pour Mademoiselle Mistinguett en 1920 et dont Edith Piaf reste l'interprète inoubliable.

Evidemment, Angela Davis clôt son livre par " Strange Fruit ", texte écrit par un Juif russe militant communiste américain, Abel Meeropolsky dit Lewis Allan. Une chanson inspirée par le lynchage. Columbia Records (CBS Sony aujourd'hui) refusa d'enregistrer la chanson mais permit à Lady Day de le faire chez un petit label. A la surprise générale, ce chant militant devint un hit mondial. Dans la vidéo ci-dessous, Billie Holiday chante " Strange Fruit " en duo avec Mal Waldron (1925-2002), en 1959, peu de temps avant sa mort. Les paroles sont sous-titrées en français. Rien à ajouter. 

Le livre contient un CD de chansons de Ma Rainey et Bessie Smith, aussi audibles sur le site Internet des éditions Libertalia. Presque 100 ans après avoir été enregistrées, ces chansons nous frappent toujours en plein coeur. 

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