" Mister Jelly Roll " . Alan Lomax.

Publié le par Guillaume Lagrée

" Mister Jelly Roll "

Alan Lomax

Traduction française d'Henri Parisot avec une préface de Sim Copans

Editions Flammarion, Paris, 1964, 363 p.

 

Alan Lomax (1915-2002), ethnomusicologue américain pour la Bibliothèque du Congrès à Washington, fils de John Lomax (1867-1948), ethnomusicologue américain à la bibliothèque du Congrès à Washington, a passé sa vie, comme son père avant lui, à collecter des musiques traditionnelles d'Amérique et d'Europe, les chansons populaires (folk songs in english).

En 1938, âgé de 23 ans, Alan Lomax eut l'intelligence de découvrir Jelly Roll Morton (1885-1941), auto proclamé " Inventeur du Jazz " (en 1902 pour être précis) qui croupissait dans une boite minable de Washington. Le Congrès des Etats Unis d'Amérique se trouvant à Washington, Alan Lomax sut convaincre Jelly Roll de venir pendant un mois s'asseoir au piano, jouer et raconter l'invention du Jazz. 

Lectrices Hot, lecteurs Jazz, vous avez déjà pu apprécier sur ce blog une chronique des enregistrements sonores effectués à cette occasion où Jelly Roll s'amuse notamment à jouer le même morceau en 5 versions différentes, chacune correspondant au style d'un pianiste, parfois mort et enterré sans avoir enregistré. Ces enregistrements constituent donc un témoignage historique irremplaçable sur la naissance du Jazz à La Nouvelle Orléans

C'est en mettant en forme ces entretiens réalisés dans le calme d'une salle de la Bibliothèque du Congrès, qu'Alan Lomax a écrit la biographie de Mister Jelly Roll. Une vie pour le moins agitée.

Né Ferdinand Joseph La Mothe à La Nouvelle Orléans vers 1885 (la date précise de sa naissance n'est pas connue), Jelly Roll Morton avait pour langue maternelle le français et il était Créole, c'est-à-dire, à la Nouvelle Orléans métis. " The Sultans of Swing play Creole " (Dire Straits).  La question de la couleur de peau tient une place essentielle dans son histoire car il n'était ni Noir ni Blanc et n'avait aucun problème à jouer avec des Noirs comme avec des Blancs. Son métissage était aussi culturel. Enfant, Jelly Roll écoutait des opéras à l'Opéra français, des Blues dans la rue, des chansons italiennes, des chansons espagnoles (cubaines plutôt d'ailleurs), des gospel songs. Toutes ces musiques fusionnées ont donné le Jazz dont Jelly Roll se proclamait l'Inventeur et les musicologues ne lui donnent pas entièrement tort. Par héritage français, La Nouvelle Orléans ne connaissait pas la ségrégation jusqu'à 1902, l'année de son départ, selon Jelly Roll Morton.

Une vie agitée, disais je. A 15 ans, il jouait déjà dans les bordels de Storyville à La Nouvelle Orléans, ceux qui furent fermés en 1917 par arrêté du maire, sous pression de l'US Navy qui craignait que les troupes américaines ne partent de la Nouvelle Orléans pour la France porteuses de maladies vénériennes.

Une catastrophe économique et culturelle à laquelle Jelly Roll avait échappé puisque, dès 1902, il tournait à travers les USA et le Canada, d'Est en Ouest, du Nord au Sud, jouant du piano, des cartes, des dés, du billard, vivant au crochet des femmes  séduites par son style (toujours sapé comme un Lord, des diamants dans les dents), son bagout, son argent et son prodigieux jeu de piano. Vous l'avez compris, lectrices Hot, lecteurs Swing, Mr Jelly Roll n'était pas un homme recommandable. Par contre, quel musicien!

S'il n'a pas inventé le Jazz, il l'a mis en forme. Personne ne sait qui a inventé le Jazz mais personne ne peut nier le rôle de Jelly Roll qui a écrit, arrangé, joué, dirigé des centaines de thèmes qui sont restés dans l'histoire de la musique de Jazz et sont toujours joués par les orchestres dit New Orleans: King Porter Stomp, Alabama Bound, Jelly Roll Blues...

Dans les années 1920, son groupe des Red Hot Peppers constitua la quintessence du Jazz de La Nouvelle Orléans, en étant enregistré à Chicago. Groupe si fameux que des rockers californiens des années 1990 nommèrent le leur Red Hot Chili Peppers. Cf son " Doctor Jazz " dans la vidéo sous cet article. Excellent antidépresseur avec Jelly Roll Morton au piano et au chant dans cette composition de King Oliver, le Maître de Louis Armstrong

Outre la question de la couleur de peau, la violence physique marque ce livre. Couteau, rasoir, revolver, les querelles se réglaient de façon sanglante. Cette violence physique correspond à une violence sociale tout aussi grande. Jelly Roll a vécu les mêmes histoires que des rappers actuels, sans avoir jamais vécu dans un ghetto. A 17 ans, Jelly Roll Morton s'est retrouvé vagabond parce que sa grand-mère l'a chassé du logis familial. Un musicien n'était pas digne de loger chez elle. C'était forcément un voyou. Triomphant de 1920 à 1929, Jelly Roll Morton fut lessivé par la Grande Dépression et ne s'en est jamais remis. Il pensait être victime d'une malédiction vaudou d'un associé Antillais. Il avait même écrit un plan de sauvetage des musiciens de Jazz au président Franklin Delano Roosevelt qui ne lui répondit jamais, bien sûr. Ses conflits avec ses producteurs, ses éditeurs, l'épuisèrent. Les enregistrements de 1930 au Congrès lui permirent d'enregistrer de nouveau avec les meilleurs musiciens de La Nouvelle Orléans comme un autre Créole, Sidney Bechet. Cf " I heard Buddy Bolden say " en extrait audio au dessus de cet article.

J'ai trouvé l'édition française de ce livre, sortie en 1964, chez Flammarion, par hasard, à Paris, le long de la Seine, rive gauche, chez un bouquiniste guitariste de Jazz, en face de la cathédrale Notre Dame de Paris. Merci à lui pour cette trouvaille. Il en existe une édition américaine plus récente (2001) publiée par University of California Press. Logique puisque Mr Jelly Roll est mort épuisé à Los Angeles, Californie, le 10 juillet 1941, d'une crise cardiaque complétée d'asthme.

Femmes, alcool, drogue, gangsters, musiciens, voyages, vagabondages, un article ne saurait résumer la vie mouvementée de Ferdinand Joseph La Mothe dit Jelly Roll Morton. Sa musique est désormais étudiée au Conservatoire mais lui n'était pas du tout un musicien de conservatoire. Le Jazz n'a pas été inventé par des musiciens de conservatoire. Mon édition française comprend aussi des partitions de ses compositions afin que vous puissiez les jouer à votre tour lectrices Hot, lecteurs Jazz. Si, comme moi, vous ne savez pas lire une partition, dévorez ce livre, écoutez la musique de Jelly Roll Morton et dansez dessus avec la rage de vivre. Cet homme jouait comme si sa vie en dépendait. De fait, sa vie en dépendait. Rien de plus, rien de moins. 

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