Eric Le Lann Trio rend hommage à Chet Baker au Sunset

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

Eric Le LannTrio

" I remember Chet. Tribute to Chet Baker "

Paris. Le Sunset.

Vendredi 15 mars 2013. 21h30

 

Eric Le Lann: trompette

Gildas Boclé: contrebasse

Nelson Veras: guitare

 

Concert de sortie de l'album " I remember Chet. Tribute to Chet Baker " chez Bee Jazz. Le concert du samedi 16 mars 2013 à 21h au Sunset est diffusé par la station de radio FIP.

Eric introduit avec un son qui griffe tout de suite. Son duo à cordes enchaîne derrière lui. Le thème m'échappe. Un tempo medium. Personne ne fume et on dirait des volutes de cigarettes sonores. Le fluide sympathique circule entre les musiciens. Un couple d'Américains quinquagénaires apprécie visiblement la musique. Ne jamais oublier que Nelson Veras joue d'une guitare électro acoustique aux cordes de nylon. D'où la douceur, la chaleur particuière du son qu'il produit. Sans compter sa vélocité, sa virtuosité mais jamais au détriment de l'expression, de l'émotion. Gildas Boclé, tranquillement, le soutient.Démocratiquement, chacun à son tour prend son solo. Gildas, à l'archet, souple et majestueux. 

Un autre thème dont le titre m'échappe, plus rapide. Duo contrebasse/trompette pour introduire. C'est chaud et ça mord. Nelson s'ajoute subrepticement. En solo, il est toujours stupéfiant d'aisance, de volupté, de clarté, bien soutenu par Gildas Boclé. Eric reprend la main et revient au thème impeccablement. Pas de batteur mais ça attaque. 

" I am a fool to want You ", une ballade. Eric est dedans, jouant avec une intensité émotionnelle à la hauteur de celle de Chet Baker. Derrière, ça balance doucement comme une barque sur les flots. Eric conduit et mène le morceau du début à la fin. Superbe.

" Zingaro " (Antonio Carlos Jobim). Gilas Boclé est à l'archet. Nelson Veras est brésllien. C'est dire s'il est à l'aise sur ce morceau. Quant à Eric Le Lann, il nous tient au bout de son souffle. Derrière, c'est la mer, le ressac par temps calme. Ca balance Nouvelle Vague (Bossa Nova disent les Brésiliens). Le couple de quinquagénaires américains est complètement envoûté. Des attaques de trompette comme des griffures nous touchent à vif. Pas de frime, pas d'esbroufe. La musique au coeur. Solo de Nelson, toujours aussi mirifique, qui laisse le public béat et baba. Gildas Boclé souple et tranquille derrière, assure. A lui maintenant de prolonger la vague à l'archet. Eric reprend la main pour repartir vers le thème, fluide et tourmenté en même temps. Final poignant à souhait.

" The more I see You, the more I love You " qu'aimait chanter Chet Baker. Eric joue plutôt des thèmes que Chet chantait. Il les joue, enchantés. Le public est à la hauteur de la musique. Il écoute très attentivement. Une fois le thème lancé, Eric s'efface et laisse Nelson improviser comme un torrent, une cascade. Gildas est toujours là, fidèle au poste. Le public écoute tellement qu'il n'applaudit plus les soli de peur de déranger. Gildas a pris le dessus dans le dialogue des cordes passant des mains à l'archet avec lequel il est assurément un des tous meilleurs contrebassistes de Jazz actuellement. 

Eric enchaîne seul sur un thème de Miles Davis, sans nous laisser le temps d'applaudir. Duo avec Gildas. Je ne reconnais pas le thème qui semble pris au milieu, au quart, que sais-je, bref pas dans l'ordre habituel. Je perds mes repères. C'est signe que la musique est neuve. Solo de Nelson virevoltant, toujours bien soutenu par la contrebasse. Même une bouteille qui tombe du bar, sans se briser, ne nous trouble pas. Ca pulse comme s'il y avait un batteur mais il n'y en a pas. Nelson tisse sa toile plus vite qu'une araignée. Cette façon d'enchaîner les morceaux sans laisser au public le temps de reprendre son souffle, c'était un truc de Miles Davis. C'était " So What " un thème de Miles Davis qui ne figure pas sur l'album " I remember Chet. Tribute to Chet Baker ". 

PAUSE

Dans le public se trouve un fan d'Eric Le Lann, Médéric Collignon. Voici ce que j'ai retenu de notre conversation à propos du 1er set. Médéric est impressionné par le groupe. Jouer sans batteur, c'est beaucoup plus dur. La " pince " d'Eric (son attaque de lèvres, je suppose) l'impressionne. Il aime ce Jazz très froid et très inventif (je ne le qualifierai pas de très froid mais plutôt de pudique, retenu comme Martial Solal avec qui Eric Le Lann joue depuis 1981). La classe de Nelson Veras. Cette " merveille technologique " (je cite) qu'est Gildas Boclé. Bref, comme moi, comme le public dans son ensemble, Médéric n'est pas déçu du voyage. Médéric Collignon sera en concert, avec son Jus de Bocse, à Paris au New Morning, le vendredi 22 mars 2013 à 20h30 dans un programme King Crimson (le Roi Fripé en français). Est aussi présent dans la salle l'acteur Jacques Bonnaffé qui joua en duo avec Eric Le Lann, 54*13 épopée cycliste.

Ca repart avec un thème que je reconnais mais dont le titre m'échappe. Une ballade. Cela nous berce superbement. Ca pince au coeur. Le duo à cordes Nelson Veras/Gildas Boclé, c'est de la fine dentelle, du cousu main et c'est chaud, viril.Gildas a décidé de faire tous ses soli à l'archet. Il peut se le permettre. Ce thème envoûtant est porté par Eric jusqu'au dernier feulement de trompette. 

Les cordes commencent seules. Je crois bien que c'est la première fois du concert. Puis Eric lance " Summertime " (Georges Gershwin). Impeccable.

Gildas introduit vite rejoint par Nelson sur un air dansant, latin, " Love for sale ". Le genre de morceau que tout amateur de Jazz a entendu dans des centaines de versions différentes. mais le trio rend ce morceau neuf, funky, mordant. La contrebasse supplée la batterie absente. C'est dire la qualité du travail effectué par Gildas Boclé.

" Angel Eyes ". Encore une chanson que Chet aimait chanter. Une ballade très triste comme l'a annoncé Eric qui entame le morceau seul. Il joue in the zone comme disent les commentateurs sportifs anglophones (exemple type: Pete Sampras en finale de Wimbledon 1999 contre André Agassi. Après le match, Brad Gilbert, entraîneur d'Agassi, déclara: " Il est impossible d'imaginer jouer mieux sur gazon que ce qu'a fait Pete aujourd'hui "). Eric mène de bout en bout, nous tenant en haleine. 

Un thème connu dont le titre m'échappe. Une autre ballade. Eric sculpte ses notes, cherche des sons inouïs, des émotions nouvelles, sur un air ancien et il y parvient. Applaudissements mérités après ce superbe solo. Nelson Veras est la Grâce même à la guitare. Beau solo du contrebassiste à l'archet pensif, méditatif. 

" Milestones " (Miles Davis). Un morceau que Chet jouait tout le temps dit Eric dans son interview à Jazz Magazine sur cet album et ses souvenirs de Chet Baker. Pas facile de jouer un morceau aussi rythmé sans batteur mais ils y parviennent. Médéric Collignon est resté déguster la musique, debout comme un fan. Ce que fait Nelson Veras en solo est au delà de la description. Que ça va vite tout en restant clair.

" I fall in love too easily " que chantait si bien Chet Baker. Eric commence rejoint par Nelson: clair contre obscur d'où les contrastes si riches de cette musique avec si peu de musiciens. Gildas fournit l'assise au centre. Personne ne chante mais que ça chante! La trompette d'Eric nous perce plein coeur plus efficacement que les arrières du XV de France.

PAUSE

La partie se joue en 3 sets gagnants mais j'ai ma dose de beauté. Je rentre me coucher. Je sais qui a gagné: la musique. Nous avons de la chance d'avoir un trio de Jazz de ce niveau en France. Profitons en pleinement.

De 1975 à 1985, Chet Baker (1929-1988) joua en trio avec deux Belges: Jean-Louis Rassinfosse (contrebasse) et Philippe Catherine (guitare). Ils enregistrèrent ensemble 6 albums. J'en possède un enregistré en concert à Bologne, Italie, en 1985. Une merveille. Pas un instant, en écoutant le trio d'Eric Le Lann que ce soit en CD ou en concert, je n'ai pensé à ce trio. L'ombre de Chet plane sur le trio d'Eric Le Lann. C'est normal puisque c'est voulu mais ce n'est ni envahissant ni inhibant. Il s'agit d'un hommage, pas d'une copie. Pari tenu.

Les lectrices méthodiques, les lecteurs fanatiques pourront comparer cette chronique avec celles de précédents concerts de ce trio en octobre, mars et février 2012

 

Voici ce trio jouant " Zingaro " (AC Jobim) au Caveau des Légendes , à Paris, en 2012. Il joue mieux encore aujourd'hui. C'est dire. 

 

 

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