Gloire aux Anciens: Martial Solal & Lee Konitz en duo à Paris

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

Martial Solal : piano

Lee Konitz : saxophone alto

 

Paris. Vendredi 7 septembre 2012. 20h.

 

Exquises lectrices, délicieux lecteurs, je chanterai aujourd’hui la gloire des Anciens. Il ne s’agit pas ici de prendre parti dans une querelle des Anciens et des Modernes puisque, grâce aux Dieux, et aux Muses elle n’existe plus dans le Jazz depuis que Louis Armstrong a chanté du Albert Ayler. Il s’agit simplement de rendre hommage à deux musiciens, tous deux nés en 1927, le premier à Alger, le second à Chicago, Martial Solal et Lee Konitz. Complices depuis 1968 et un enregistrement à Rome, ils sont aujourd’hui parvenus, privilège de l’âge, à un détachement qui leur permet une maitrise de leur art sans autre fin que de servir la Beauté. L’âge, 85 ans, n’a ni bridé leurs capacités physiques d’expression ni freiné leur imagination. Il leur a simplement permis de se passer des effets de virtuosité, d’esbroufe, de démonstration qui parasitent les discours de tant de musiciens plus jeunes. Comme la confection d’une robe de haute couture, leurs interprétations des standards partent de beaucoup de tissu (70 ans de carrière professionnelle pour chacun, ça donne du bagage pour voyager) pour aboutir à des chefs d’œuvre qui ne font pas un pli.  Ce miracle, renouvelé à chaque concert, de l’échange entre deux personnalités irréductibles aux discours absolument uniques et inimitables, il m’a été donné, avec quelques spectateurs privilégiés, d’y assister. Ca a commencé comme ça.

 

Un standard. Ils commencent ensemble. Lee Konitz doit se chauffer. Pas Martial Solal qui plonge tout de suite dans cette ballade. Ils jouent sans micro ni partition. Ils ont dû convenir d’un programme, d’un ordre des morceaux au départ. Pour le reste, ils donnent libre cours à leur fantaisie. Ils descendent en même temps dans les graves et fusionnent. Martial Solal est toujours aussi clair, tonique dans son jeu. C’était « Solar » (Miles Davis), morceau qui inspira son nom de scène, MC Solaar, à Claude M’Barali.

 

Martial Solal

 

La photographie de Martial Solal est l'oeuvre de l'Irrésistible Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

 

Une autre ballade. « I remember April ». Vu l’âge de ces Messieurs, 170 ans à eux deux, je le rappelle, leur vivacité d’esprit et de geste est un exemple à suivre. Pour le spectateur, c’est comme voir du slalom parallèle. Leurs arabesques sont fascinantes à suivre mais, ici, il n’y a pas de compétition. Ils partent et arrivent en même temps en suivant des chemins différents. En septembre, c’est le moment de se rappeler avril qui reviendra au printemps prochain.

 

« Darn that dream ». Ils restent sur des ballades. Des standards de leur jeunesse (années 40-50) mais ils arrivent toujours à faire du neuf avec du vieux. C’est la liberté au sein des codes qu’ils ont eux-mêmes créés. Ils jouent sans micro ce qui rend le son plus chaud, plus net. Aucun risque de grésillement. Martial Solal occupe le terrain, ne négligeant rien, offrant un tremplin aux envolées de Lee Konitz.

 

Un standard dont le titre m’échappe. Ca va vite. Le flambeau passe de Martial à Lee et vice-versa sans jamais retomber ni s’éteindre. Logique en période olympique. Deux très fortes personnalités se confrontent sans s’affronter. Un petit final gag dont Martial Solal a le secret.

 

« Invitation ». Ils explorent l’art de la ballade quoiqu’ils ne jouent pas lentement. Même sur tempo rapide, ils semblent au ralenti tant ils maîtrisent leur sujet. Ils sonnent toujours frais, neuf sur des thèmes qu’ils explorent ensemble ou séparément depuis des décennies. Respect ! Martial remplit les espaces que laisse Lee mais sans déborder. C’est de la dentelle fine mais virile.

 

Lee Konitz

 

La photographie de Lee Konitz est l'oeuvre de l'Irréductible Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

 

« Stella by starlight ». Lee Konitz commence seul. Les notes prennent de l’épaisseur. Il les pétrit dans le grave de l’instrument. Martial Solal entre subrepticement dans le morceau sans attendre la fin du chorus. Toujours cet effet de surprise qui lui est si cher. Dire qu’une de mes grand-tantes, Juliette, a dansé au son du piano de Martial Solal à Alger en 1947 (elle s’en souvient très bien et Martial se souvient de cet engagement où il jouait des tangos et des paso doble) et que je l’écoute à Paris, en 2012, soixante-cinq ans après, toujours frais, créatif, maîtrisant physiquement et intellectuellement son instrument.

 

« Round about midnight ». Martial attaque, Lee lui répond. Ils me font redécouvrir ce thème, que je crois connaître par cœur. Nom de Zeus, que c’est bon !

 

Un air plus rapide. Un standard dont le titre m’échappe. Ils improvisent, échangent, se répondent, s’amusent comme des gamins et nous avec eux.

 

Ils font semblant de partir puis reviennent. « Take the A train » que j’ai entendu une fois joué, pas trop mal au sax ténor, dans les couloirs du RER A à la station Charles de Gaulle-Etoile. Ca swingue sans basse ni batterie. Un swing qui leur est personnel, unique et inimitable. Ils sont partis très loin et pourtant le thème est bien là, sous-jacent. Le swing aussi. Le final qui tue.

 

Ils quittent la scène. A force d’applaudissements, Martial Solal revient seul sur scène. «  Le saxophoniste est fatigué. Je vais vous jouer un petit truc pour vous calmer » nous explique t-il. Il s’agit d’une variation très personnelle sur « Happy birthday to You ».  Un nouvel exemple de la véracité de la pensée de Barney Wilen : « Le Jazz, ça consiste à transformer le saucisson en caviar ». Seul, Martial Solal peut prendre toute la place qu’il veut. La musique devient une cascade de notes, fraîches, claires, mobiles.

 

Je laisse les gérontologues expliquer comment Martial Solal et Lee Konitz peuvent jouer à ce niveau à leur âge. Ils s’étaient déjà échinés sur le cas de Benny Carter qui soufflait toujours avec brio dans son saxophone à plus de 90 ans (Un nonagénaire fait du neuf avec du vieux comme disent les mots croisés). En tant que mélomane, je n’explique pas cette merveille. J’en jouis. Le duo Martial Solal& Lee Konitz est à mon avis aussi important dans l'histoire du Jazz que ceux de Louis Armstrong&Earl Hines, Charlie Parker&Bud Powell, Herbie Hancock&Wayne Shorter. Il s'agit d'une révolution dans la discrétion. De plus, aucun des deux ne prend le pas sur l'autre. Bref, chacune de leurs créations est un moment rare et précieux et je remercie les Dieux et les Muses d'avoir pu en profiter, avec Mademoiselle F, le temps d'un concert, un soir de septembre à Paris.

 

Pour ceux qui n'y étaient pas, voici ce concert filmé. A consommmer sans modération.

 

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matti 19/09/2012 15:18

Votre remarque sur le jazz et sa parodie servira de conclusion à cet échange .
Mais où avait lieu le concert Solal/Konitz , un détail m' a intéressé , les musiciens
n' étaient pas sonorisés .
Ce mardi Pierrick Pédron à la radio disait que le son d' un saxophone était détruit par la sono , le jazz en direct comme le classique devrait quand c' est possible s' en passer .
Merci pour votre travail .

Guillaume Lagrée 19/09/2012 19:32



Cher abonné, merci pour vos remerciements.


Dans les clubs de Jazz, hors enregistrement, pour les instruments acoustiques, dont la voix humaine, il ne devrait pas y avoir de micro à mon sens.


Le concert du duo Martial Solal/Lee Konitz était privé, sur invitation. Je ne puis donc en dire plus.






matti 18/09/2012 23:18

En fait , les rédacteurs actuels de Jazz-Hot n' ont pas à ma connaissance attaqué Konitz qui était très bien vu dans les années où je lisais la revue .
Leurs cibles sont Solal et surtout les " intellectuels " que sont pour eux Hodeir ou Malson et ils enrôlent Vian , qui n' en peut mais ( ! ) , dans leur pauvre troupe :
on peut y voir une escroquerie intellectuelle caractérisée .
Les mêmes avaient craché sur Ténot mort : et pour cette sale besogne , ils se réclamaient de l ' esprit démocratique étatsunien .
Tristes khons !

Guillaume Lagrée 19/09/2012 07:48



Bien sûr qu'André Hodeir et Martial Solal sollicitent plus les cerveaux de leurs auditeurs que Wynton Marsalis, Marcus Roberts, Joshua Redman ou James Carter. Mais ces Américains là ne jouent pas
du Jazz mais sa parodie. C'est pourquoi je n'en parle pas.


Au plaisir, fidèle abonné.



matti 18/09/2012 05:59

Solal for ever : quel jazzman en 2012 fait plus ou mieux que lui ?
C ' est pour cela que les sectaires de JAZZOTE font la fine gueule et lui accordent du bout de leurs lèvres gercées une place non essentielle dans l 'histoire ou l' actualité du jazz , préférant
écouter les essentiels Wynton Marsalis ou Marcus Roberts ?
De même , ils " enterrent " Hodeir et Malson qui , s ' il a du temps à perdre , leur répondra peut-être et se réclament de Panassié ( ! ) , Delaunay et même Vian quelle confusion .
Vous me direz que la sagesse serait de s' en foutre .
C' est vrai , mais j' y arrive mal , je n' ai pas la " santé " de Boris qui avait l' art de remettre à leur juste place les khons .
La tristesse durera toujours , c' est triste d' être un Panassié ou un Sportis , de baver sur Miles Davis , sur Hodeir , sur Solal , sur Ténot , who's next ?

Guillaume Lagrée 18/09/2012 07:45



Fidèle lecteur,


Boris Vian écrivit pis que pendre de Lee Konitz dans Jazzote, Boris Vian est mort en 1959, Lee Konitz joue encore, a évolué. Ne lisant pas Jazzote, je note votre information selon laquelle ce
magazine n'a pas évoulué depuis 1959. Tant pis pour lui.


Cela n'empêche pas Martial Solal et Lee Konitz d'avoir un public fidèle qui les suit dans toutes leurs aventures.


La punition des sots, c'est leur sottise. La punition des méchants, c'est leur méchanceté. Ancien Testament, Livre des Proverbes, si je ne me trompe.



matti 11/09/2012 18:06

Merci pour cet article , je le relirai , cela me consolera : des critiques du travail de Solal et Hodeir sur le site de Jazz-Hot .

Guillaume Lagrée 11/09/2012 19:43



Ils ont des yeux et ils ne voient pas. Ils ont des oreilles et ils n'entendent pas. C'est écrit dans la Bible et dans le Coran. Cela peut valoir pour Jazzote aussi. Boris Vian
détestait Lee Konitz. Son journal a pu rester sur cette ligne.