Leçon de Jazz d'Antoine Hervé: John Coltrane ou la quête d'absolu

Publié le par Guillaume Lagrée

  Leçon de Jazz d’Antoine Hervé

 

John Coltrane ou la quête d’absolu.

Paris. Auditorium Saint Germain des Prés.

Vendredi 19 novembre 2010. 19h30.

 

 

 

 

Antoine Hervé : piano, explications en français

Rick Margitza : saxophone ténor, explications en anglais

 

Antoine Hervé

 

La photographie d'Antoine Hervé est l'oeuvre du Paranormal Juan Carlos HERNANDEZ.

 

" The critics treat me like Coltrane, insane

We are brothers of the same kind, unblind "

Chuck D, Public Enemy.

 

Les approximations, inexactitudes, erreurs concernant la partie technique de l’exposé sont entièrement de mon fait.

 

John Coltrane pensait pouvoir rendre le monde meilleur par la musique. Vaste programme comme disait le Général. En tout cas il a rendu la musique et ses auditeurs meilleurs. John Coltrane jouait des saxophones ténor et soprano. Rick Margitza ne joue que du saxophone ténor mais si bien que l’absence de soprano lui est aisément pardonnée.

 

Ils commencent par une ballade. Rick joue comme il faut, avec grandeur et spiritualité. C’est une ballade. Antoine joue à la manière de Mac Coy Tyner. Normal vu que Mac Coy fut le pianiste historique de Coltrane entre 1960 et 1965. Ils enchaînent sur « Impressions » si je ne m’abuse. Version plutôt calme. Il manque la pulsation de la rythmique pour nous arracher du sol mais ça joue.

 

John Coltrane était le petit fils d’un père méthodiste. Il a commencé la musique vers 12-13 ans ce qui est assez tard. Stan Getz, son premier modèle, tournait à travers les Etats-Unis avec l’orchestre de Tommy Dorsey à l’âge de 15 ans. La musique est devenue pour Coltrane un exorcisme contre la douleur, une obsession. Il y avait un piano pneumatique chez lui. Il a commencé par le saxhorn alto, la clarinette, le sax alto avant d’aboutir au sax ténor. A l’âge de 12-13 ans, il est arrivé à Philadelphie, capitale du Jazz d’où vient « Philly » Joe Jones le batteur qui le fit entrer dans le quintet de Miles Davis en 1955.

 

Démonstration de l’enchaînement harmonique nommé le Coltrane change avec une version de « Body and Soul ». Explication technique avec la division de l’octave en 3 parties égales. 8/3 c’est plus musical que mathématique comme opération. La plus belle version de Body and Soul demeure celle enregistrée en 1939 par Coleman Hawkins, le deuxième père du saxophone ténor après Adolphe Sax. Rick joue si bien qu’il me fait redécouvrir ce standard. Antoine joue quelques trilles au piano sans perdre l’émotion. Il glisse des accents monkiens dans son solo.

 

John Coltrane était un rebelle doux. Joli résumé. Cet homme avait une boulimie de recherche, d’expérience. « Naima » dédié à sa fille (sic). Avec tout le respect dû au professeur  Antoine Hervé, docteur ès Jazzologie, Naima est dédié à la première épouse de John Coltrane. En 1955, John Coltrane entre dans le quintet de Miles Davis et épouse Naima. Une année charnière dans sa carrière. Naima est une ballade sublime, absolument sublime. Dire qu’il y a des malheureux qui ne la connaissent pas encore. Rick la joue comme elle doit être jouée : avec douceur, pureté et intensité. Antoine joue l’orage contenu derrière.

 

John Coltrane a été influencé par Johny Hodges (qui, lui, fut impressionné par Coltrane jouant « In a sentimental mood » avec Duke Ellington). et Benny Carter. Certes mais il y a d’abord Stan Getz, « The Sound », génie précoce du saxophone ténor dont Coltrane disait « Nous aimerions tous sonner comme cela. La vérité est que nous ne le pouvons pas » . John Coltrane a montré que le Jazz c’est l’innovation permanente. Il s’est construit petit à petit.

 

 


 

 

 

Coltrane avait une prédilection pour les valses et les tonalités mineures. Exemple : « My favorite things ». Antoine sert, Rick retourne à la volée. Ce n’est pas pour rien que, 30 ans après John Coltrane, Rick Margitza fut le saxophoniste de Miles Davis. Miles savait s’entourer des meilleurs.

 

A partir des années 1950, Coltrane plonge dans les drogues dures. Miles le vire de son orchestre pour cette raison. C’est pourquoi en 1957 Miles enregistre à Paris avec Barney Wilen « Ascenseur pour l’échafaud » et Coltrane à New York avec Thelonious Monk qui lui dit qu’il est un génie et que Miles n’a pas le droit de le traiter de cette manière. Miles reprit Coltrane dès 1958, Monk se consolant très largement avec Johny Griffin mais ceci est une autre histoire. De 1955 à 1956, Coltrane décolle avec Miles (Cookin, Workin, Steamin, Relaxin with the Miles Davis Quintet) et leur musique devient légendaire. En 1957, chez Monk, Coltrane apprend beaucoup de choses. «  Jouer avec Monk c’est comme entrer dans un ascenseur, faire un pas en avant et s’apercevoir qu’il n’y a pas d’ascenseur » disait Coltrane.

 

Antoine explique l’accord de quarte augmentée cher à Thelonious Monk et Bela Bartok. C’est une sorte de nombre d’or de la musique. Monk, pianiste, a suggéré à Coltrane, saxophoniste, des jouer plusieurs notes à la fois : les multiphoniques.

 

Démonstration par Rick Margitza qui s’excuse de devoir s’exprimer en anglais. Coltrane a étendu les possibilités du sax ténor. Il est monté d’une octave par rapport au registre naturel de l’instrument. Démonstration par Rick de la montée dans l’aigu en utilisant la glotte et les doigtés. En augmentant l’étendue de l’instrument, il pouvait jouer des intervalles beaucoup plus larges. Démonstration. C’est très difficile à faire au piano à moins d’avoir les bras très longs. Coltrane a aussi découverts des doigtés alternés. Rick démontre, avec ses doigts et sa bouche, comment changer une phrase classique en phrase coltranienne.

 

Ils se lancent sur « Bye bye black bird», un standard. Version classique puis version à la Coltrane. Avant Coltrane, tout le monde jouait sur un rythme à quatre notes. Coltrane a joué en 5 temps, en 7 temps car il avait plus de notes à mettre. Il jouait aussi beaucoup plus vite que beaucoup de saxophonistes. Antoine et Rick déploient devant nous le relevé note par note d’un morceau de John Coltrane : la partition est impressionnante. Cela rappelle Berio, Ligeti sauf que cela n’est pas écrit. Coltrane faisait des solos de 30 mn.

 

« Giant steps » morceau de Coltrane avec des changements d’accords très fréquents et des tonalités très éloignées. Antoine Hervé compare John Coltrane à Richard Wagner. Pas sûr que cela aurait plu à Richard vu ses opinions politiques. Giant Steps est basé sur une gamme pentatonique, la gamme archaïque. Tommy Flanagan, pianiste de la séance, eut du mal à jouer ce morceau. Il était insatisfait de son travail. C’est pourquoi il enregistra à nouveau l’album en 1982 en trio avec George Mraz (contrebasse) et Al Foster (batterie).

 

Avec la sortie de « Free Jazz » d’Ornette Coleman en 1960, John Coltrane se remit totalement en question. Le Free Jazz se débarasse de la tonalité et de la barre de mesure. C’est l’improvisation totale. Un peu effrayé, le pianiste Mac Coy Tyner quitta Coltrane en 1965. Antoine nous demande de claquer des doigts et de chanter « A Love Supreme ». Outre l’album studio (34mn), vous pouvez écouter une version hallucinante de ce chant mystique donnée au Festival de Jazz d’Antibes Juan les Pins le 26 juillet 1965 (48 mn). A titre personnel, j’ai mis une bonne vingtaine d’écoutes avant d’entrer dans ce concert. Essayez pour voir. Ce 19 novembre 2010, Antoine Hervé et Rick Margitza lancent et explorent le thème pendant quelques minutes avec le soutien d’un public conquis et content.

 

John Coltrane a lancé un défi à tous les musiciens. Merci à Antoine Hervé et Rick Margitza de nous l’avoir transmis. Prochaine leçon de Jazz à Paris le jeudi 16  décembre. Thème : Duke Ellington, pianiste. Messieurs, venez en compagnie d’une Sophisticated Lady. Cela s’impose.

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