John Kennedy Toole " La conjuration des imbéciles "

Publié le par Guillaume Lagrée

 

John Kennedy Toole

" La conjuration des imbéciles "

( " Confederacy of dunces ")

Pavillons. Robert Laffont. Paris. 1981. 405 p.

Traduit de l'anglo-américain par Jean-Pierre Carasso.

 

John Kennedy Toole (1937-1969) s'est suicidé par désespoir de ne pas être édité. Dans les années 70, sa mère a convaincu Walker Percy de lire le manuscrit de " Confederacy of dunces " (La conjuration des imbéciles en français). Il ne pouvait pas y échapper puisqu'elle est venue poser le manuscrit sur son bureau, devant lui. Lire le manuscrit d'un inconnu, mort depuis bientôt 10 ans, apporté par sa mère, quelle corvée! Walker Percy pensait s'en débarasser au bout de deux paragraphes. Sauf qu'au bout de deux pages, il était captivé et se disait: " It can be that good! " (Ca ne peut pas être aussi bon!). Si, ça l'est. En 1980, il réussit à le faire éditer par la Louisiana State University Press. En 1981, le roman obtenait le prix Pulitzer et s'est vendu depuis à des millions d'exemplaires dans le monde. Son échec anthume et son succès posthume prouvent que John Kennedy Toole avait raison: la conjuration des imbéciles existe bel et bien.

De quoi parle ce livre? De La Nouvelle Orléans en Louisiane , ex Etat membre de la Confédération (d'où le titre original en anglais) en 1963. D'un anti héros, Ignatius Reilly qui ressemble beaucoup à l'auteur. Ignatius refuse le monde moderne, le consumérisme, la société du spectacle, le travail salarié. A 30 ans, après des études brillantes (un doctorat en histoire médiévale à l'université de La Nouvelle Orléans a priori), il vit aux crochets de sa mère, son système de pensée façonné par Boèce et sa " Consolation de la philosophie " lui permettant de justifier son inaction. Il attend que la roue de la fortune, concept inventé par Boèce et non par la télévision, tourne en sa faveur. Il est très grand, très gros, très cultivé et très paresseux.

Malheureusement, pour lui, la roue de la fortune tourne en sa défaveur. Sa mère l'oblige à travailler pour gagner sa vie. Comme archiviste dans une entreprise textile nommée les pantalons Levy (sûrement un hommage à Levi Strauss et à ses toiles de Nîmes) ou comme marchand ambulant de chiens chauds (hot dogs in english) il cause catastrophe sur catastrophe. Sa mère, veuve depuis 20 ans, se trouve un prétendant et veut le chasser du domicile familial. Il rencontre des groupes sociaux dont il ignore tout et qu'il veut utiliser, échouant forcément: les Noirs, les homosexuels. Il a une histoire d'amour épistolaire avec une jeune Juive new yorkaise (Ignatius est catholique tendance thomiste) militante pour toute les causes de l'époque surtout celle des Noirs, Myrna Mirrkhoff. Le plus mauvais policier de Louisaine, l'agent Mancuso (un Rital) est à ses trousses. La patronne d'un bar louche lui en veut personnellement. Sa mère veut l'enfermer en prison ou en asile d'ailiénés. L'asile est pire puisqu'en plus de l'enfermement, il y a les médicaments, les électrochocs. Comment échappera t-il à ce monde hostile? 

Vous le saurez en lisant cet ouvrage, passionnant, bouillonnant, hilarant, explosif, débordant de sueur, de sève, de vitalité, mêlant l'anglais élisabéthain d'Ignatius à l'argot du petit peuple blanc ou noir de la Nouvelle Orléans. La traduction est d'ailleurs très bien faite, respectant ces différents nivaux de langue. Un seul reproche: le traducteur n'explique pas ce qu'est Angola, le péntiencier d'Etat de Louisiane. La grande peur de Jones, un personnage noir du livre, c'est de finir à Angola pour vagabondage. C'est pourquoi il accepte un boulot pourri et mal payé. Il est bien conscient qu'il n'a pas le choix vu qu'il est Noir, pauvre, sans diplôme, sans qualification. A la fin du livre, je me suis dit: déjà? et je voulais connaître la suite des aventures d'Ignatius Relly.

Pour vous donner une idée du style d'Ignatius Relly, voici comment il découvre le Jazz en entrant dans l'atelier de l'usine des pantalons Levy. Tous les ouvriers sont Noirs sauf le contremaître perpétuellement ivre. Ignatius Reilly, lui, est Blanc:

" Dans ma candeur naïve, je me figurais que le jazz obscène que déversaient les haut-parleurs accrochés au mur de l'usine était à la racine de l'apathie que je pouvais constater chez les travailleurs. La pysché ne peut supporter qu'une certaine quantité d'agressions et de bombardements par ces rythmes avant de se défaire et de s'atrophier. Ce fut pourquoi je me mis en quête du commutateur, le trouvai, et interrompit la musique. Ce geste ne me valut qu'un cri unanime de protestation de la part des ouvriers soudés dans la réprobation de ma personne à laquelle ils commencèrent de jeter des regards fort peu engageants. Je remis donc la musique, arborant un large sourire et faisant force gestes de la main pour reconnaître l'erreur que j'avais commise et tenter de gagner la confiance des ouvriers. (Dans leurs immenses yeux blancs, je lisais déjà ma condamnation. Il me faudrait refaire beaucoup de terrain avant de les convaincre de l'ardeur presque névrotique qui me poussait à leur venir en aide )."

Les livres qui vous font à la fois rire et réfléchir, découvrir des mondes inconnus, des perspectives nouvelles, ne sont pas si fréquents. Celui-ci en fait partie. Une lecture indispensable donc. A lire en écoutant Louis Armstrong, Sidney Bechet ou Christian Scott.

Parmi les catastrophes causées par Ignatius Relliy, il y sa tentative de discours politique lors d'une surprise party de gays à la Nouvelle Orléans. Lorsqu'il arrête le disque de Lena Horne pour prendre la parole, tout le monde le hait instantanément. Cela se comprend. C'est que c'est rudement bien, Lena Horne. La voici, chantant " Love me or leave me " en 1965. Chanté comme cela, il n'y a pas d'échappatoire. Y en aura t-il une pour Ignatius Reilly? Vous le saurez en lisant " La conjuration des imbéciles " de John Kennedy Toole.

 

 

 

 

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