L'ensemble de Christian Scott en verve au Duc des Lombards

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

The Christian Scott Ensemble

Paris. Le Duc des Lombards.

Samedi 17 novembre 2012. 20h.

 

Christian Scott : trompette, cornet, composition, direction

Matthew Stevens : guitare électrique

Lucques Curtis : contrebasse

Corey Fonville  : batterie

Lawrence Fields : piano

Braxton Cook : saxophone alto

 

Christian Scott solo Duc Nov 2012-1 (1) 

 

 

Le portrait de Christian Scott a été réalisé lors du concert par la Généreuse Hélène POISSON. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

Christian Scott joue avec des instruments qu’il a lui-même dessinés, aux pavillons coudés, comme la trompette de Dizzy Gillespie. Ca commence toute de suite très énergique, très rapide. D’un bloc, ils font face au public. Le pianiste ne joue pas : il serait inaudible. La rythmique pousse avec une énergie rock et une liberté jazz. Je suis assis à côté du batteur et j’en profite mais il ne me casse pas les oreilles. Le leader reprend la main et tout se calme. Enfin, ça repart vite et fort. J’entends quelques vagues notes de piano en fond sonore. C’est véloce, impressionnant mais pas touchant. En tout cas, le leader a le feu sacré à la Dizzy. Solo beaucoup plus tranquille du sax alto alors que la rythmique pousse toujours. Sur scène, le leader porte un pectoral en or autour du cou. Une sorte de code secret manifestement. Christian parle à son batteur, l’encourage mais il ne joue pas tourné vers lui comme le faisait Miles Davis. Au guitariste de s’exprimer maintenant toujours porté par une rythmique de feu. Quand le groupe joue à bloc, le piano disparaît. Il faudrait un clavier électrique. Beau sentiment d’urgence vitale dans cette musique, digne du Be Bop. C’était une nouvelle composition « Jihad Joe ». 

 

« The eraser ». « Peu importe si vous êtes bourrés, si vous criez, dites des injures, nous voulons avoir du bon temps, prenez du bon temps » lance en défi au sage public du Duc des Lombards, Christian Scott. Le son du piano sonne trafiqué. Ces gaillards nous font passer un funky good time. C’est chaud et c’est bon. La rythmique tourne en boucle. Les cuivres décollent et nous avec. Le moteur est puissant, les ailes larges. Ca plane haut. Même aux balais, le batteur sonne énergiquement. Soit il n’a jamais écouté Denzil Best, soit il a délibérément rejeté ce style de batterie. Très bonne vibration dans le ventre. Le piano relance et le batteur repart aux baguettes. Il martèle fermement. Sax alto tout léger à l’opposé. Le contrebassiste et le guitariste sont Blancs (le bassiste est Porto Ricain) mais l’ensemble sonne Noir, indubitablement Noir ! Belle chevauchée. Avec la sourdine Harmon, Christian Scott sonne plus proche de Dizzy Gillespie que de Miles Davis, chose rare chez les jeunes trompettistes. Quant aux origines de cette musique, j’indique comme piste aux lectrices curieuses, aux lecteurs fureteurs, « Max Roach and Dizzy Gillespie. Paris 1989» (concert duo de Dizzy Gillespie, trompette et Max Roach, batterie au festival Banlieues Bleues en 1989) et les expérimentations fusionnelles de Donald Byrd.

 

Le leader présente ses musiciens en racontant leurs histoires communes de façon très vivante et très amusante. Ca aussi, ça me rappelle Dizzy Gillespie. Il présente ensuite un morceau dédié à sa fiancée dont il est très amoureux et qu’il épousera dans quelques mois à la Nouvelle Orléans. « Isadora » une ballade évidemment. Le batteur est aux balais. Christian Scott joue sans sourdine mais tout en douceur. Avec ce volume sonore, le piano s’entend clairement. Il sonne bizarrement comme s’il était trafiqué. Est-ce voulu ou non ? Pat Martino dit de Matthew Stevens qu’il est le meilleur de sa génération. Ca, c’est un compliment ! Au saxophone alto, le plus jeune musicien du groupe, Braxton Cook, 21 ans, n’est là que depuis deux mois. Tranchant et tendre à la fois, il joue comme s’il avait vingt ans de plus. Bref, il a du vécu. Quand il a rencontré sa fiancée pour la première fois, Christian a dû sortir de l’immeuble, reprendre ses esprits pendant 5-10mn pour pouvoir revenir lui dire simplement « Bonjour ». Manifestement, elle lui fait toujours autant d’effet. Pourvu que ça dure !

 

Un morceau tiré de son expérience avec la police de La Nouvelle Orléans, Louisiane à 3h du matin. Une voiture le suit sans phare. Il se dit qu’il va être attaqué mais il a un revolver dans la boite à gants. Les phares s’allument et il reconnaît une voiture de police. Il s’arrête, ouvre la vitre, en bon citoyen et se retrouve avec l’arme du flic pointée sur l’arrière de son crâne. Le flic lui demande de descendre, baisser son pantalon et son caleçon et de se coucher face contre terre. Christian refuse. Le flic s’énerve, dit qu’il est le patron. Christian lui répond que non, que c’est lui le patron puisqu’il paie des impôts qui paient le salaire du flic. Là, le flic lui dit qu’il va le tuer. Pour refus d’obéissance, pour le plaisir, pour l’acte gratuit, par sadisme, par racisme, bref, pour toutes les mauvaises raisons que vous pouvez imaginer, lectrices et lecteurs civiques. Puis, un lieutenant, donc un officier de police, est arrivé. Il y avait un problème : trois voitures de police autour d’un jeune homme noir, seul et personne n’avait appelé le poste de commandement par la radio de bord. Christian Scott a reçu l’autorisation de rentrer chez lui (sic) et, pour évacuer sa colère, plutôt que de tuer un flic blanc de La Nouvelle Orléans et donc de descendre aussi bas que lui, il a écrit « Klux Klux Police Department » (KKPD) dédié à tous les flics racistes du monde. A entendre ce genre d’histoire, je me dis qu’il fait bon vivre en France. Les histoires à la Chester Himes existent donc encore aux Etats-Unis d’Amérique. Ils jouent un Blues de révolte car le Blues n’est pas une musique misérabiliste comme le laissent croire certains clichés. La trompette barrit, rugit de colère poussée par la rythmique.

 

RAPPEL

 

Un spectateur réclame un morceau « Danziger ». Est-ce un hommage à l'excellent cartoonist américain Jeff Danziger? Il obtient gain de cause. C’est une ballade, enfin comparativement au morceau précédent. Quoique ça monte en puissance. Le pianiste sait jouer le Blue. Il le démontre en solo. Si le batteur jouait moins fort, nous profiterions plus du piano. Ces musiciens ne sont pas du genre à jouer « less is more ». Le saxophoniste maîtrise son instrument comme rarement à son âge. A part Lee Konitz qui, à 21 ans, participait aux séances « Birth of the Cool » de Miles Davis, donnant naissance à un style. Au tour du leader de jouer et d’ajouter de l’émotion, de la vérité. La rythmique se déchaîne, le batteur me rend sourd mais ça passera. Après ça, plus besoin de rappel. Tout est dit.

 

Monsieur P, venu spécialement de Nantes pour ce concert, estime qu’il faut virer le batteur. Je ne serai pas si catégorique mais je reconnais qu’il y a un déséquilibre dans le groupe, au détriment du piano. Le batteur le couvre car il joue trop fort. Avec les cuivres ou la guitare, pas de problème car ils peuvent lutter mais pas le piano. Soit le pianiste passe au clavier électrique soit le batteur se met à jouer en l’écoutant. A défaut, ce déséquilibre durera ce qui est dommageable pour un groupe énergique, stimulant, tonifiant avec un leader doté d’une énorme personnalité, d'une conscience artistique, politique, sociale de ce qu'il joue. Cette musique est ancrée dans la tradition du Blues, du Jazz, de la Soul, du Funk et elle sonne neuve, personnelle, vivante, vibrante. Un arbre ne pousse pas sans racines. Cet arbre-ci poussera haut et dru, je le parie. Ce qui est sûr, c'est que ces gaillards vont de l'avant.

 

Voici l'ensemble de Christian Scott en concert à Rotterdam, Pays Bas, le dimanche 11 novembre 2012. Ils jouent " Jihad Joe ". Cela vous donnera une idée de l'avancement des idées musicales de ce groupe, lectrices précises, lecteurs rigoureux. 

 

 

 

 

 

 

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