Lenny Popkin de passage à l'Improviste en trio le vendredi 13 décembre 2013

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

Lenny Popkin Trio

Paris. Péniche l'Improviste.

Vendredi 13 décembre 2013. 21h.

Lenny Popkin: saxophone ténor

Gilles Naturel: contrebasse

Carol Tristano: batterie

 

La dernière fois que j'ai entendu Lenny Popkin en concert à Paris, c'était en septembre 2013 au Sunside. C'était encore l'été et le club était plein. Jean-Philippe Viret était à la contrebasse. Ce soir, Gilles Naturel a repris sa place dans le trio, tout naturellement. C'est la fin de l'automne, il pleut et nous sommes 5 spectateurs sur la péniche l'Improviste, quai d'Austerliz, à deux pas de la gare favorite des Auvergnats de Paris, pour écouter un géant méconnu du saxophone ténor, Lenny Popkin. Malheur aux absents! Que leur Q les gratte et que leurs bras raccourcissent!

" Out of nowhere ". Cette musique ne vient pas de nulle part. Elle vient d'un Cool Jazz sophistiqué, celui de Lennie Tristano, le père de Carol Tristano et le maitre de Lennie Popkin. Carol et Lennie sont conjoints. Bref, c'est une histoire de famille. Personne aujourd'hui ne joue aussi légèrement, suavement du saxophone ténor sans jamais être mièvre que Lennie Popkin. Avec Carol Tristano et Gilles Naturel derrière lui, tout coule comme disait Héraclite. Musique parfaite pour une péniche posée sur la Seine, à Paris, actuellement quai d'Austerlitz, dans le 13e, bientôt dans le 5e, quai de Montebello, face à Notre Dame, grande attractrice de touristes ébaubis.  Un sixième spectateur arrive. Mes lamentations sont entendues. Tout est mouvant, émouvant, sans effort apparent. Ce n'est pas de la licence puisqu'il y a un cadre mais quelle liberté! Un bateau mouche passe éclairant la salle. C'est une petite musique de nuit. Même sous le ciel de Paris, elle fait voir les étoiles.

" There will never be another you ". Il est bon de réviser ses classiques sous la direction d'un Maître, Lenny Popkin. Chet Baker chantait cette chanson à ravir. Carol est aux baguettes. Ca pulse. La douce complainte de Lenny, sans attaque, m'enchante toujours. C'est de la magie blanche. L'accompagnement paraît tout simple et le jeu de Lenny unique depuis le décès de Warne Marsh. Même Lee Konitz, autre élève de Lennie Tristano, paraît agressif à côté. Jouent-ils beaucoup ou peu de notes? Je ne sais plus. Ce que je sais, c'est qu'elles sont toutes bien choisies. Cette musique devrait être remboursée par la Sécurité sociale tant elle nettoie la tête de la bouillie sonore ambiante.

" 122 " (Gilles Naturel). Une composition dans le style des deux standards précédents. Une ballade. Carol est repassée aux balais. Non seulement la péniche l'Improviste a quitté les bassins de la Villette et le 19e arrondissement, pour la Seine et le 13e mais en plus le barman a changé et il n'y a plus de jus de fraise au bar. Décidément, Héraclite avait raison: " Tout coule ". Musique entre le liquide et le gazeux, impalpable, insaisissable. L'Improviste reste toutefois plus confortable et moins chère(20 euros) que les clubs de la rue des Lombards, dans le 1er arrondissement de Paris. De ma place, je vois par les hublots passer les péniches sur la Seine. Elles sont visibles mais pas audibles. Leur mouvement lent est en phase avec la musique. Rare conjonction entre l'esprit de la musique et du lieu. Dialogue de grande tenue entre contrebasse et batterie. La musique est pudique. Un piano serait de trop. Ce trio se suffit. 7 spectateurs. Dieux, quelle fluidité!

" E tray " ( Lenny Popkin). Titre SGDG. Carol aux baguettes. Un morceau plus rapide. A 72 ans, Lenny Popkin est toujours un petit oiseau chantant. Il reste un maître méconnu du Jazz actuel. Il faut dire qu'il nage à contre-courant. Ni free, ni hard bop, ni électrique, ni ethnique, son jeu est simplement l'essence du Cool, cérébral, élégant, suave, discret, pudique. Des valeurs qui ne sont pas à la mode, manifestement.

" What is this thing called love? ". Un standard. Rapide, aérien. Ce standard rabâché reprend toute sa fraîcheur sous le souffle de Lenny Popkin. Premier solo de batterie, aux baguettes. Carol mitraille bien. Seul le 7e spectateur, le batteur Philippe Soirat, applaudit. Les six autres écoutent attentivement.

PAUSE

Sur la Seine, la péniche bouge plus que sur les bassins de la Villette. Cela se sent. S'il y a aussi peu de monde, ce n'est pas seulement en raison de la saison, de la crise, de la météo mais aussi parce que la péniche est mal signalée, peu visible de l'extérieur. Il n'y a pas de panneaux lumineux avec néons, flashs, clignotants, indiquant " Péniche l'Improviste. Jazz Club ". Pas de réclame, pas de public. Telle est la loi du marché. Le prochain ancrage de la péniche, quai de Montebello, à Paris 5e, en face de Notre Dame, devrait la rendre plus visible pour les touristes et les puristes, les passants et les chalands.

" I am getting sentimental over You ". Carol aux baguettes. Morceau assez dynamique. Le charme opère instantanément. Leçon de mesure et de cadence. C'est beau comme un jardin anglais. Une nature foisonnante mais à hauteur d'homme. Gilles Naturel fait toujours aussi bien le lien entre le chant du saxophone ténor et les froissements de la batterie. Lennie Popkin dicte sans rien imposer. 

Les 7 fidèles spectateurs sont restés. Personne ne s'est ajouté. Tant pis pour les absents. " This is a Blues " annonce Lenny Popkin. Je l'ai déjà entendu jouer ce morceau en concert. Carol est aux balais mais pas au ménage. Un Blues blanc, grave, chaud qui balance pas mal du tout. Le thème est simple mais Lenny Popkin y ajoute les volutes bleues dont il a le secret. Beau solo de contrebasse superbement ponctué par la batteuse aux balais avec, de temps en temps, une ponctuation de pied sur la grosse caisse.

" Body and Soul ". La version définitive de ce standard date de 1939. Elle est l'oeuvre de Coleman Hawkins, le Père du saxophone ténor. Lenny le joue à sa manière suave, ineffable. Carol reste aux balais, tranquille avec Gilles. Ca vous frotte l'âme avec un chiffon doux.

" All the thoughts you have " (Gilles Naturel). Une variation sur un standard " All the things You are " comme son titre l'indique. Carol reste aux balais. La musique court, légère, joyeuse mais avec une pointe de mélancolie. La fatigue du voyage se fait sentir. Plus de 5h de train pour venir à Paris. Il n'est pas encore 23h et je m'endors déjà, bercé par cette musique douce et subtile. Gilles Naturel se taille la part du lion en solo toujours soutenu par Carol Tristano aux balais.

" You'd be so nice to come home to ". Un nouveau standard. Carol est revenue aux baguettes. Ca chante avec vivacité. Je ne rentrerai pas avec elle mais je sais qu'elle m'attend chez nous. La chanson me va aussi. Le 8e spectateur arrive. Le seul Noir. Un homme très élégant, en costume cravate et souliers bien cirés. Solo de batterie pétaradant.

PAUSE

Je suis fatigué et gorgé de beauté. Il est temps pour moi de rentrer. Espérons que ma voix ne soit pas perdue dans le désert et qu'il y ait bien de plus de spectateurs au prochain concert de Lenny Popkin, où qu'il joue. Il mérite l'attention et ses partenaires aussi.

 

 

 

 

Au Brucknerhaus, à Linz, en Autriche, le 1er mars 2011, le trio de Lenny Popkin joue " What is this thing called love? ". Comme Stéphane Grappelli, Lenny Popkin joue toujours de la même manière, la sienne. Il persévère dans son être, heureusement pour nous, ses auditeurs.

 


 

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