Lenny Popkin Trio au Sunside ou l'essence du Cool

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Lenny Popkin Trio

Paris. Le Sunside.

Samedi 7 septembre 2013. 21h30

 

Lenny Popkin: saxophone ténor

Jean-Philippe Viret: contrebasse

Carol Tristano: batterie

La photographie de Jean-Philippe Viret est l'oeuvre du Vibrant Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

Jean Philippe Viret

 

" All the things you are " pour commencer. Pas de concert de Lenny Popkin sans ce standard. Dès les premières notes, c'est cool, grave, beau. Un oiseau vole et chante au dessus du ronronnement du chat (la rythmique). Jean-Philippe Viret remplace Gilles Naturel, le contrebassiste habituel de ce trio. Par contre, Lenny Popkin ne saurait jouer sans Carol Tristano puisqu'elle est sa compagne et la fille de Lennie Tristano, son Maître de musique. Je bats la mesure avec la rythmique et hoche la tête avec le sax. Je suis bien. Carol fait tinter la batterie aux baguettes. Le sax s'est tu et la contrebasse chante.

Un autre standard " There will never be another you ". Lenny annonce les morceaux facilitant la tâche du chroniqueur. Merci beaucoup. Pas besoin de piano. Il prendrait trop de place. La musique s'étire. Même sur tempo rapide, ça joue tranquille à la fois tranchant et caressant. Carol aux balais. Lenny joue cool, le sax légèrement incliné. Que ça fait du bien! Ca tricote, fricote, tripote entre contrebasse et batterie pour relancer le sax. La musique glisse comme un serpent dans l'herbe mais elle ne mord pas.

Cette fois le standard n'est pas annoncé. Carol reste aux balais. Tempo lent, plus tranquille que le précédent morceau. Comme ça respire! Aucune démonstration, aucun esprit de compétition. La musique se déroule tranquillement comme un fleuve. Aux balais, Carol joue comme si elle se brossait les cheveux qu'elle porte bruns et longs.

" What is this thing called love? ". Plus rapide. Carol a repris les baguettes. En avant la musique! Entre chaque morceau, les trois musiciens se concertent puis redémarrent. Pendant ce temps, le public se tait. Cette musique impose le silence, l'écoute. Une bonne vibration se dégage. C'est à la fois reposant et stimulant. Il suffit de suivre leurs arabesques. Jean-Philippe Viret joue l'essence de cette mélodie fermement et subtilement soutenu par Carol Tristano. Comme disait Pete La Roca, à la batterie, les mains doivent commander, les pieds suivre sinon c'est lourd. S'ensuit justement un solo de batterie qui travaille l'auditeur au corps sans le fracasser. 

" You don't know what love is ". Lenny commence seul. Solo de sax tournant autour de la mélodie, chantant, émouvant, discret, parfait. Il ne reste comme bruit de fond que celui de la climatisation. Nous écoutons. La porte est fermée pour ne plus entendre la rumeur des consommateurs en terrasse. Contrebasse et batterie arrivent en douceur, à petits pas de chats. Personne n'applaudit. Cela risquerait de rompre le charme. Lenny est encore plus dedans pour ce morceau. Il vous attrape le coeur et ne vous lâche plus. Un instant de silence avant que nous n'osions applaudir.

Lenny a lâché le micro. Je n'entends pas le titre de ce standard et ne le reconnaît pas non plus. Carol est aux baguettes. C'est plus vif. Toujours cette élégante déchirure. " Heureux les fêlés car ils laissant passer la lumière " (Michel Audiard). Un solo de contrebasse à l'archet. Exercice dans lequel Jean-Philippe Viret excelle. Joli chant/contrechant entre contrebasse et sax ténor. La batterie ne perd pas de vue la clarinette.

Un standard que je reconnais mais dont le titre m'échappe. Ils s'échappent très vite de la mélodie originelle pour accélérer.

PAUSE

La soirée standards se poursuit avec " I can't believe that You are in love with me ". C'est charmant de jouer cela sur scène avec son épouse à la batterie. Carol est aux baguettes. C'est reparti toujours aussi cool. Ils placent des traits de musique comme des esquisses de Matisse comme me le suggère mon voisin écrivain, celui du concert d'Aldo Romano. Il ajoute que, comme dans le cinéma d'Antonioni, rien n'est souligné, tout est signifié dans cette musique. 

Carol commence aux maillets sur les tambours. Le trio part en ballade. La batteuse est revenue aux balais. Je ne reconnais pas le thème mais il gratte l'âme. Il faut répéter sans cesse que cette musique est belle pour que cela se sache. Solo superbe de retenue, d'émotion de Jean-Philippe Viret. Le bagage classique est bien porté. Le barman referme la porte afin que nous n'entendions plutôt le gloussement des dindes en terrasse. Cette musique est touchée par la Grâce. Elle a de la tenue, même moralement. Cela s'entend. 

" Starline " variation de Lenny Popkin sur " Star Eyes ", un standard. carol est toujours aux balais. Ca sautille, crépite comme un feu. 

Un standard. Une ballade. " These foolish things ". Pour la chanson, il faut écouter la version que Frank Sinatra enregistra après qu'Ava Gardner l'ait quitté. Carol est aux balais. Lenny Popkin et Carol Tristano ne s'oublient jamais. Sur scène, leur dialogue est permanent. C'est frais comme une brise. Jean-Philippe Viret fait vibrer, prolonger les notes. Des spectateurs s'en vont alors qu'il n'est que 23h20. Comme ils rentrent chez eux, le trio enchaîne sur

" You would be nice so nice to come home to ", un standard, vous l'avez deviné, lectrices perspicaces, lecteurs attentifs. Carol a repris les baguettes. Ca swingue tranquille et efficace. Jean-Philippe Viret prend la main, puissant et véloce. La batterie scintille doucement, ne perdant jamais le rythme de vue mais sans jamais l'imposer.

PAUSE

J'ai bu ma dose de beauté pour ce soir. Je laisse profiter du troisième set mon voisin écrivain et son couple d'amis. Tous ont aimé ce trio tristanien qui rend vivant en 2013 ce style né dans les années 1950 en marge du Cool Jazz. D'apparence légère, tranquille, cette musique est en fait complexe, passionnée mais jamais démonstrative. Grâces en soient rendues à Lenny Popkin, Carol Tristano et Jean-Philippe Viret.

Voici un bref portrait de Lenny Popkin lors d'une résidence au Petit faucheux, à Tours (37). L'esprit du Jazz en 2mn. Rien à ajouter.

 

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