New York, 1969: les deux saisons de Miles Davis

Publié le par Guillaume Lagrée

 

New York. 1969. Les deux saisons de Miles Davis.

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La photographie de New York est l'oeuvre de l'Immarcescible Juan Carlos Hernandez.





40 ans après, replongez avec moi, sympathiques lecteurs, charmantes lectrices dans deux albums qui changèrent la musique populaire du XX° siècle et dont l'influence se fait toujours sentir.

« In a silent way » ou l'hiver.

« Ce qui compte en musique, ce ne sont pas les notes. Ce sont les silences entre les notes » (Miles Davis). Il fallait s'appeler Miles Davis, être surnommé le « Sorcier », le « Prince des Ténèbres » pour intituler un album « De façons silencieuse ».

Nous sommes en février 1969. Miles Davis a écouté James Brown et Jimi Hendrix. Il a aussi écouté le rock anglais. De passage à Londres, il en ramène deux gamins blancs surdoués, le guitariste John Mac Laughlin et le contrebassiste Dave Holland. En 1989, j'ai entendu John Mac Laughlin jouer sur scène « In a silent way ». Le lendemain j'achetai l'album. Depuis je l'écoute sans me lasser.

Ah cette ligne de basse de Dave Holland sur le morceau titre ! Aujourd'hui encore, en concert, Sting fait hurler les jeunes filles avec.

Depuis 1964, Miles a trouvé son équilibre avec son dernier quintet acoustique : Herbie Hancock au piano, Ron Carter à la contrebasse, Tony Williams à la batterie, Wayne Shorter au saxohone ténor. Passant du Jazz acoustique au Jazz électrique, Miles change ses accompagnateurs. Comme un bon entraîneur de sport collectif, il change le personnel à petites doses pour assurer la cohésion et la créativité.

Dave Holland a remplacé Ron Carter à la contrebasse. Herbie Hancock est passé au piano électrique, rejoint par Chick Corea et Josef Zawinul aux claviers. . Ces trois là furent les trois chevaliers des touches des années 70. Seul Miles pouvait les réunir sous sa direction.Enfin John Mac Laughlin ajoute sa guitare électrique , ce blues blanc des Anglais

Tony Williams assure une pulsation à rendre dingue n'importe quelle boîte à rythmes. Quant à Wayne Shorter il joue juste au saxophone soprano. La pochette de l'album prétend qu'il joue du sax ténor mais si mes oreilles ne me trompent pas c'est bien du soprano qu'il joue.

La musique est froide et tranchante comme une lame de rasoir, chaude comme la pulsation de la ville, saisissante comme le vent venu de l'Océan Atlantique tout proche.

C'est l'hiver 1969 à New York. Pour y retourner il suffit d'écouter « In a silent way ».

« Bitches Brew » ou l'été.

« Bitches Brew. Directions in music by Miles Davis » tel est le titre complet de l'album. Cet été là, en août 1969, Miles Davis se lance dans une orgie de musique. Six mois après « In a silent way » le climat et le groupe ont changé. Herbie Hancock est parti mais il reviendra plus tard. Tony Williams n'est plus là et ne reviendra pas. A sa place, Jack de Johnette, autre tambour majeur, découvert avec Keith Jarrett chez Charles Loyd. Keith, lui, rejoindra Miles l'année suivante. Bennie Maupin vient ajouter le son étrange de sa clarinette basse. Le groupe et le son ont grossi, épaissi. Trois claviers, trois batteurs, un percussionniste, une contrebasse, une guitare basse électrique et la guitare électrique de John Mac Laughlin qui a droit à un morceau à son nom.

Plus encore qu' « In a silent way », « Bitches Brew » marque la naisssance du Jazz Rock, du Jazz Fusion. Le rock'n roll n'aurait pas existé sans le Jazz disait Louis Armstrong et la fusion est consubstantielle au Jazz, musique métisse.

Il n'empêche. Jazz fusion est bien le terme qui convient pour cette « bière des putains », ce « brouet des sorcières » préparée et mijotée par le « Sorcier » Miles Davis.

Cette musique est New York l'été. Les yellow cabs en maraude tournent dans la ville. L'ambiance est chaude, moite, vibrante. Touristes et salariés se croisent dans le subway. Ca suinte, ça chauffe, ça vit, ça baise, ça pue, ça enivre.

Toutes ces vibrations sont contenues dans cette musique et bien plus encore.

« Dans la musique contemporaine, Miles Davis définit les termes. C'est tout. C'est son boulot. » (Ralph J.Gleason, notes originales de l'album).

A partir des fondations posées dans « In a silent way » et « Bitches Brew » se bâtiront les groupes phares du Jazz Rock des années 1970 : Weather Report de Zawinul et Shorter, Return to forever de Chick Corea, Tony Williams Lifetime, Herbie Hancock et ses Headhunters. Tous ces musiciens, tous ces leaders, participèrent comme sidemen à ces sessions de 1969 pour Miles Davis.

Un détail pratique pour finir :
« In a silent way » et « Bitches Brew » enregistrés pour Columbia/CBS en 1969 sont disponibles sous la forme de l'album original ou sous forme de coffrets avec d'autres morceaux enregistrés à la même période. Pour les découvrir, les albums originaux suffiront d'autant plus qu'ils sont les seuls à refléter l'unité de pensée et de vision de Miles Davis et de son producteur Teo Macero.

 

Voici ce que cela donnait sur scène à Paris, salle Pleyel, en 1969. Concert filmé en couleurs par l'ORTF et présenté par André Francis. Miles Davis (trompette), Wayne Shorter (saxophones ténor et soprano), Chick Corea (clavier électrique), Dave Holland (contrebasse), Jack de Johnette (batterie). Ouvrez en grand vos oreilles et votre cerveau. C'est parti.

 

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