Récital Martial Solal aux Arènes du Jazz

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

Paris. Montmartre. Festival des Arènes du Jazz.

Mercredi 21 juillet 2010. 21h.

 

Martial Solal: piano

 

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La photographie de Martial Solal est l'oeuvre de l'Onirique Juan Carlos HERNANDEZ.

 

Martial s'échauffe, tâte le piano. Juste quelques secondes. Broderie fine dans les graves. Il y a sûrement un standard caché là dessous. Le jeu c'est de le trouver. Les doigts sont parfois presque à la verticale du clavier pour mieux remuer les touches. il allège et ca swingue. Le swing solalien si particulier, si personnel. Ce soir, la fenêtre est ouverte chez la demoiselle mais la lumière est éteinte. Elle doit être sortie. Malgré l'humidité ambiante (il a plu en ce début de soirée), le piano sonne bien. C'est un demi/queue de chez Steinway et fils pour les puristes. Parfois Martial sort un truc qui laisse bouche bée quelques secondes. Pas le temps de s'en remettre qu'il est déjà passé à autre chose. Martial Solal slalomeur du piano. Il semble que les nuages aient décidé de s'en aller pour protéger ce concert. C'était un standard peu joué. En la bémol. Je n'ai pas entendu le titre.

 

" Un standard enregistré 1300 fois. My funny Valentine ". Certes Maurice Chevalier a aussi chanté une Valentine mais ce n'était pas la même. Tempo assez rapide et joué dans le grave. Est ce rapide ou lent? Le temps se tord sous les doigts de Martial Solal. Il le lance, le rattrape, le retient. Nous sommes très loin de Chet Baker et même de Miles Davis. " Quand je ne sais pas, j'improvise " a dit Martial mais, même quand il sait, il improvise pour ne pas se répéter, s'ennuyer. C''est juste sidérant à voir et à écouter. Aucun effet pour accrocher, émouvoir l'auditeur. Par contre, une volonté constante de hausser le niveau de jeu comme disent les entraîneurs de tennis. A nous de suivre ou non. Ce soir, le public suit. Personne n'a chanté " My funny Valentine ". Il faut se nommer Solal Claudia pour chanter avec Solal Martial.

 

" Tea for two ". Le piano de bar ou de salon de thé devient surréalistissime. Le thème est bien là mais rajeuni, élargi, regonflé. La musique de Martial Solal écarte même les nuages. C'est mieux pour le confort du spectateur et le son du piano. Les doigts courent comme des araignées, des crabes sur le piano. Ils ne nous piquent pas mias nous touchent. Un petit air de boogie pour finir.

 

Il entame dans le grave avec la seule main gauche. Un standard. La main gauche de Martial Solal est très puissante parce quau début de sa carrière, comme pianiste de bal, il a passé un an avec l'obligation de ne jouer que de la main gauche. Et ce n'était pas le " Concerto pour la main gauche " de Mauric Ravel qu'il devait jouer. Serait-ce " In a sentimental mood " ? (Duke Ellington). Le jeu c'est de deviner le titre quand Martial ne l'annonce pas. Pas facile. Il nous emmène en ballade dans un pays imaginaire. Les habitants en sont graves, sages, avec une nuance de folie. L'ambiance est si grave, si sage que la pluie revient. C'était " Centre de gravité " de Martial Solal. Comme quoi, il est dangereux pour le chroniqueur de pronostiquer un titre quand Martial Solal joue.

 

Pour accompagner la pluie, Martial joue le standard qui s'impose " Here is that rainy day ". Je recommande à nouveau la version qu'en donna Martial en trio avec NHOP (contrebasse) et Daniel Humair (batterie) sur l'album " Suite for trio " dans les " Solal Series " chez Most Perfect Sound (MPS, 1978). Il pleut doucement; Les spectateurs restent fidèles au poste. Martial décompose et recompose ce standard au gré de son bon plaisir. Un délice.

 

" Caravan " (Duke Ellington). Le mystère de la caravane devient encore plus mystérieux sous les doigts de Martial Solal. La pluie a cessé. C'était juste un truc des Dieux pour inciter Martial à jouer " Here is that rainy day ". Bien joué. Avec la Caravane, forcément, le climat s'assèche mais il ne devient pas désertique pour autant. Cette caravane porte avec elle des couleurs, des odeurs, des parfums. A chaque concert de Martial Solal, je me demande comment il va se renouveler sur des thèmes qu'il joue depuis plus de 60 ans. Et à chaque fois le miracle se produit. La pluie joue à cache cache avec ce concert. Le ballet des ponchos, généreusement offerts par l'organisation, s'agite dans le public alors que la pluie et la musique accélèrent le tempo. Des spectateurs esthètes préfèrent être mouillés plutôt que de ressembler à des sacs poubelle géants. C'est leur droit. Pendant ce temps, la caravane fait du chemin. Vers quelle direction nous emmène t-elle? Impossible à savoir. Il faut juste la suivre.

 

" Round about midnight " (TS Monk). Il n'est que 21h50. La nuit commence à tomber et personne n'est là pour la rammasser comme disait Alphonse Allais. Ce morceau si simple devient un tapis mordoré. L'épure est habillée d'or, de lumière mais aussi d'obscurité. Même sous la pluie, il y a des spectateurs massés derrière la grille des Arènes de Montmartre venus glaner de la beauté au hasard de leur passage. Bien sûr, je connais ce morceau. Bien sûr, j'ai déjà entendu Martial Solal le jouer en solo ou en trio, sur scène ou sur album. Et pourtant, le charme opère. Cela sonne neuf à mes oreilles comme aux siennes, je suppose. Le piano roule, ronronne comme un gros chat noir.

 

" Vous pouvez continuer. Cela ne me dérange pas. " Alors nous continuons d'applaudir. Il appelle Miss Jones en musique. Non pas " Me and Miss Jones " de la Soul Music mais " Have You met Miss Jones ?" du Jazz. C'est plus joyeux, plus alerte que " Round about midnight ". Autre moreau, autre ambiance. Les mains de Martial semblent douées d'une vie propre, indépendante de celle de leur légitime propriétaire. Pourtant tout est sous contrôle. petite citation de " Sweet Georgia Brown ".

 

Un standard. Les doigts galopent sur le clavier. Même quand il  ne joue pas des pédales, Martial bat la mesure des pieds. La rigueur rythmique est toujours là derrière la plus grande fantaisie harmonique.

 

Il fait semblant de sortir puis revient au piano pour jouer ce qui me semble être une de ses compositions. Cela ressemble à " Sans tambour ni trompette " mais je peux me tromper. La pluie accentue sa présence rythmique. Elle s'harmonise gracieusement avec les notes du piano même si ce n'est pas très confortable pour les auditeurs.

 

" I"ve got rhythm " de George Gershwin était plein d'envie, de fantaisie. Avec l'âge, Martial Solal a appris à se restreindre, à jouer moins de notes tout en disant toujours beaucoup. La pluie m'a ensuite empêché de prendre des notes.

 

La pluie a eu l'amabilité de cesser pour le rappel. La musique était si pure, si belle que je n'ai pas pris de notes non plus.

 

Pour finir je laisse la parole à l'artiste.

 

Ici aussi, mon amie, Mademoiselle I, a pris des photographies. C'est une puriste. Elle photographie en argentique et développe elle même ses films. Je vous tiendrai au courant de l'avancement de ses travaux.

 

Place ce soir à Norma Winstone. Logiquement, la pluie ne sera pas au nombre des invités.

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