" Strange Fruit " de Billie Holiday décrit par James Ross dans " Une poire pour la soif "

Publié le par Guillaume Lagrée

Lectrices prudes, lecteurs collet monté, le texte que je vous livre ci-après ne comprend aucun terme politiquement correct. En 1940, cette novlangue n'existait pas encore. C'est de 1940 que date " Une poire pour la soif " (" They don't dance much " en VO), le seul roman publié par James Ross (1911-1990), un polar si noir, si cruel, si dur qu'aucun éditeur ne voulut plus l'éditer ensuite. L'avis élogieux de Raymond Chandler n'a pas suffi à lancer la carrière d'écrivain de James Ross qui devint journaliste. L'histoire se passe dans un roadhouse dans la campagne de Caroline du Nord. Dans le roadhouse, on trouvait tout: à boire, à manger, un dancing et des chambres pour les cas où la danse s"avérait fructueuse. Le nickelodeon est l'ancêtre du juke box.

Old Man Joshua était pas tout seul à raffoler du nickelodeon. Tout le monde à Corinth aussi pire que lui. Chez les blancs, on appelait ça un nickelodeon, ou juste phonographe mais les négros, ils appelaient ça un piccolo. On avait plein de disques pour le notre, surtout de la musique de danse pour les jeunes, mais il y avait aussi plein d'autres choses, de ce que les vieux birbes et les tarés voulaient entendre. De temps à autre, Fletch Monroe se trouvait une bagnole pour monter jusque l'après midi, et il restait une heure à jouer " The Ship that never returned ". C'était son morceau favori. Quand Buck Wilhoyt venait avec le champion à Wheeler Wilkinson livrer la viande, il prenait le temps de se jouer un air sur le nickelodeon. Il en pinçait pour " My pretty quadroon ". Buck il s'asseyait tout à côté du bastringue et il chantait si fort qu'il noyait toute la musique, ou presque. Des fois quand Old Man Joshua était suffisamment pompette, il jouait un air à nègres qu'un représentant avait refilé à Smut un jour. " Strange Fruit " que ça s'appelait. Ca commençait: " Les arbres dans le Sud donnent des fruits étranges, du sang sur les feuilles, du sang sur les racines ", et c'est une négresse qui chantait ça, avec une voix rauque qui vous fichait le cafard. Ca causait de lynchage, et la négresse elle en faisait quelque chose de drôlement bien. Old Man Joshua une fois il avait aidé à pendre un nègre, dans sa jeunesse. Quelqu'un avait raconté que le nègre avait violé une blanche. Maintenant, quand le vieux avait ses douze bières sous la ceinture, il s'asseyait et il écoutait ce truc là. Des fois vers la fin il chialait, mais quand la musique s'arrêtait il s'arrêtait de pleurer aussi. " Je sens encore ses satanés yeux sur moi qui me transpercent ", qu'il disait Old Man Joshua. Ensuite, il rotait un bon coup et il se reprenait. C'était juste quand il était plein qu'il était comme ça. A jeun, il aurait eu aussitôt fait de lyncher un négro que de se moucher.

La chanson c'est " Strange Fruit ". Elle date de 1939. La négresse qui en faisait quelque chose de drôlement bien comme l'écrit James Ross en 1940, c'est Billie Holiday dite " Lady Day ". La voici la chantant, peu de temps avant sa mort en 1959, en duo avec Mal Waldron au piano. Cela se passe de commentaire.

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