Une nuit d'orgie au Tweet Tweet Club par Louis Ferdinand Céline

Publié le par Guillaume Lagrée

La scène se passe à Londres, en 1916. J'ai supprimé les passages contraires à l'ordre public et aux bonnes moeurs.

Le texte complet se trouve dans " Guignol's Band II (Le pont de Londres) " de Louis Ferdinand Céline aux éditions Gallimard.

Touit Touit Club! la joie!

" Au secours! que j'appelle, Virginie! "

Je redégringole encore trois quatre marches... Ils hurlent de plaisir... C'est notre tronche qu'est drôle?... Ah! je discerne un petit peu.... C'est une longue cuve tout en lumières... des miroirs tout partout tournent... et puis les gens au fond qui tournent les uns dans les autres, des danseurs mondains je pense... et tout ça chante braille en refrain... ça criaille plutôt... on tombe à pic nous jolis coeur! Ah! d'un seul coup j'aperçois le nègre... il est tout noir sous la lumière... je vois sa bouche, son four, ses grandes dents... c'est quelqu'un, il domine la houle! ... il m'interpelle moi!

" Tais toi, que j'y fais, gueule crocodile! "

Ca c'est une répartie cocasse. Il beugle il se déhanche du coup, il convulse positivement. Ah! si Sosthène était là, ça lui en ferait un partenaire... c'est autre chose que les transes hindoues! celui-là il sait faire du tic-tac! on les voit même plus ses baguettes tellement il joue vertigineux! et puis désossé de tous les membres, qu'il les projette au plafond et qu'ils lui reviennent pflaf! élastique!... ça c'est quelque chose... il attrape les mouches à vingt mètres!... et vlof les ramène dans sa poigne! Mille-Pattes le regarde il reste con... Ca c'est un numéro terrible, Mille-Pattes en ferait jamais autant! faut que je l'interpelle ce rastaqouère!...

(...)

je les vois bien maintenant les danseurs, c'est une énorme cuve de joie... et que ça frétille gigue glapit... je suis plus ébloui du tout... et Broum! la grosse caisse, une vigueur que ça sursaute, la masse entière, tout le grouillement joyeux... à chaque coup ils rebondissent d'un mètre... toute la cuve couleurs noires et claires... les robes satin les paillettes... si ça saccade hurle... ça bouille là-dedans la danse à trois, dix, vingt! et allez donc! à mille noms de Dieu! glapissements, et la grosse caisse qui vous les retourne , et le trombone qu'est enragé! et rauque et qui râle et "Touit Touit!". Ils chantent tous en choeur hurlent tous!

(...)

Il fait le Jazz maintenant lui tout seul... il redescend sur l'estrade aux nègres... il se lance tout le paquet, ses os, ses loques, tout, contre le grand tambour!... et vflam il rebondit à l'autre coin tout à fait à l'autre extrême... il revient dinguer sur la grosse caisse avec tout un fracas d'osselets... on dirait qu'il s'éparpille, qu'il se répand en miettes... c'est des ovations à n'en plus finir... fanatiquement qu'ils l'adulent... une vraie rage qui les secoue tous, ils se jettent les uns dans les autres... ils veulent attraper Mille-Pattes, il les fascine trop... ils lèvent leurs trois cents bras en l'air... ils attrapent rien du tout!... ils attrapent de la fumée... c'est qu'une toupie au dessus de leur tête... il tourbillonne si vite si vite si rotatif que ça chante, que l'air piaule au dessus des têtes... c'est un vertige toupie vivante... voilà comme il est... il devient lui la vitesse, l'élan comme une grosse boule de lueur bleue... et puis plus vite! plus vite encore! et brang! un coup de cuivre à l'orchestre! c'est encore de tous ses os, de tout son bassin! il s'est jeté dans la grosse caisse... il en ressort comme d'une nébuleuse... un jet de lumière rose... le voilà... tout beau il rejaille! la grosse boule bleue a stoppé pile... le voilà droit campé, tout lui là tout commandeur sur la caisse... le doigt en l'air au dessus de tout le monde... son long doigt d'os... il va nous faire à l'impression... sur le tambour il en impose... il s'est étiré qu'on dirait, je veux dire toute sa carcasse, ses os... il fait vraiment l'épouvantail... et puis sa tête alors... de mort... Ca les chiffonne pas les braques? ils voyent pas le genre de fumiste? et qu'il les interpelle en plus...

(...)

ils foutraient tout le local en l'air... Ils veulent leur plaisir avant tout! Les nègres veulent plus entendre rien... ils ont peur, ils font des giries... Ca va être du beau!... Je vois approcher une catastrophe... Heureusement c'est qu'une petite boude... Ils se remettent à leur brouhaha... à tout cuivres et cordes et trombones!...ah! ce grand ouf de soulagement... ils allaient s'égorger d'aigreur... tout le bal reboume fortissimo... seuls deux trois couples défaillent affalent pâmoisent sous les pieds... toute la sarabande passe dessus, trépigne, foule, aboye de plaisir... le grand bal touit-touit fume à plein... c'est vraiment la transe générale à la fêtarderie tant et plus... ça bouille là-dedans la cuve entière, surtout dans les bouts ça s'embrase... des vrais démons aux quatre coins... Et c'est pas fini de rigoler!...

(...)

Touit-Touit Mister!

Touit-Touit Sister!

Youpi Master!

Couac! Couac! Couac!

C'est pas très varié... mais y a de la furie dans la cuve! la meute touit-touit râle d'enthousiasme... déchaînés qu'ils sont, hors d'eux mêmes... ils se sautent dessus califourchon, ils s'arrachent des pleines touffes de cheveux... ils se font du mal, ils se font crier, ils retombent tout le tas sur la piste... que ça fait des monceaux d'ivrognes, vociférants, mousseux, rendeurs... c'est la ferveur des culs qui bouille... des monceaux de mondains chevêtrés à la hue à la dia langues sorties... la musique brasse palpite la houle à durs flonflons, que ça fait comme gonfler l'omelette, toute la viande là vautrée grognant... comme un formidable soufflé toute la largeur de la piste, ça dilate enfle, ça monte énorme puis raplatit... tout ça avec la musique... c'est dire l'ivresse l'intensité! la trompette âcre déchire la turne que l'air en crisse et (un mot illisible), toutes les glaces vibrent... voilà comme ça se passe.

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Guillaume Lagrée 02/10/2014 22:35

Honorable lecteur,
Paul Morand, le maître de Céline, a aussi fait swinguer la langue française tout en étant aussi raciste et antisémite que son disciple alors que le Jazz est une musique créée par des Noirs, des Juifs, des Ritals, des Gitans.
Louis Ferdinand Céline est le premier slammer français à mon avis et Guignol's Band un chef d'oeuvre méconnu.

Laurent 02/10/2014 22:12

Cet hommage inattendu de Céline au Jazz , l'ivresse, le rythme, la musique comme une houle qui vous prend et vous emporte. Cette liberté dionysiaque du jazz se répercute dans l'écriture syncopé , qui rebondit de Céline. On a trop négligé cette piste du Jazz sur l'écriture célinienne .L'ivresse et l'intensité, c'est la ferveur des culs qui bouille, je suis plus ébloui du tout.