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Enrico Pieranunzi Dottore Pianissimo

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Enrico Pieranunzi Trio. Paris. Le Sunside. Paris. Lundi 3 août 2009.21h.

Enrico Pieranunzi
: piano
Darryl Hall : contrebasse
Enzo Zirilli : batterie

La photographie de Darryl Hall est l'oeuvre de l'Epoustouflant Juan Carlos Hernandez.

Intro en piano solo. La grâce dès les premières notes. Une légère montée en puissance. Un standard qu’aimait jouer Bill Evans. On green dolphin street. Le trio est parti . C’est fin, ça interagit, c’est du Pieranunzi. Les mains d’Enrico volent comme des papillons sur le piano. Les baguettes sont de retour. Fouette cocher ! Contrebasse et batterie ancrent la musique. Enrico surfe dessus.

Intro de piano tout en souplesse sur laquelle ses complices rebondissent. C’est une sorte de valse.
L’héritage de Bill Evans est bien assumé mais ce n’est pas de la copie.
Ca swingue avec lyrisme, all’italiana. Puis le tempo se repose sans que baisse l’intensité des émotions. Enzo Zirelli trouve des sons originaux, mats aux tambours. Solo final de piano. Le temps suspend son vol. Léger frottis des cymbales pour l’accompagner. La contrebasse les rejoint, enchaîne sur une ballade, genre dans lequel Enrico est unique, irrésistible. Le jeu est fluide mais pas trop mignon. Cette musique donne chair à nos rêves.

Un morceau plus vif. Démarrage en trio avec les balais. Morceau sec, nerveux mais toujours lyrique. Breaks de batterie contrôlés à distance par le piano. Enrico c’est le Patron avec une autorité bienveillante. Le batteur décoiffe. D’ailleurs il est chauve. Même jeu de contrôle et de lâcher prise entre le piano et le solo de contrebasse.

Enrico présente les musiciens du batteur au pianiste. Cet petit homme a de petits bras et de grandes mains. La musique nous enveloppe dans un châle de soie légère et colorée. Le batteur est aux balais. Ballade où le temps glisse comme un poisson dans l’eau. Puis les baguettes volent sur les cymbales comme des moineaux sur les tots. Solo de contrebasse ponctué par les mains sur les tambours et quelques gouttes d’eau de piano. Quand le morceau finit, la magie aussi. Heureusement elle reprend dès le morceau suivant.

Démarrage en trio d’une ballade. Je n’aurai qu’un mot pour la qualifier : « Whaouh ! ».

Un morceau rapide, bebop. Toujours un calme souverain sur le visage d’Enrico Pieranunzi. Ses émotions sont concentrées dans ses mains. Solo de contrebasse serré comme un café à l’italienne. Les baguettes sur les tambours et les balais le relaient à merveille. Le piano relance et le public explose. Héritage du piano classique, Enrico sait enlever ses mains très vite et très haut du piano. Enzo Virilli fait rouler ses tambours et vibrer ses cymbales avec vigueur et imagination. Il transforme un standard en tarentelle !

PAUSE

Ca repart en trio, chaus, souple, mobile. Les balais caressent, la contrebasse gronde doucement, le piano vogue sur les flots. Baguettes. Le trio monte en puissance, synchrone.

Un standard joué par Bill Evans. Ca s’agite, virevolte mais ne tempête point. De la passion et de la précision. C’est du ski de slalom tout en dérapage contrôlés. Transition vers un autre standard joué par Miles Davis. Ils habillent si bien les standards que je ne les reconnais plus. J’ai trouvé. C’était « Footprints » de Wayne Shorter. Quel délice !

Ca repart gracieux, ailé, vif. Une musique pour film d’Antonioni sans l’ennui. Ca sent le sel, le soleil, la Méditerranée. Enrico Pieranunzi a l’air d’un petit homme tranquille alors que sa musique n’est ni petite, ni tranquille.

Un classique du bebop. Anthropology ? Piano, contrebasse, balais.Doux et rapide à la fois. La classe. Ca chauffe, swingue terriblement mais toujours avec élégance et mesure. C’est de la haute couture. Joli solo aux balais riche, varié. Ce n’est pas de l’avant garde comme Tom Rainey mais c’est original. Solo de contrebasse soutenu par les balais. Quand ça balance, ça balance !

« Body and Soul ». Ils glissent comme des libellules sur un étang. La musique est évanescente et présente. Final emmené par un solo du Maestro Enrico très inspiré d'Esoterik Satie. Le trio repart. Hop les baguettes et un coup d’accélérateur. C’est parti à fond les manettes., corps et âme mais loin de « Body and Soul ». Il y a des souvenirs des tambours des Marches dans le jeu en solo d’Enzo. Ils reviennent à « Body and Soul » en version accélérée pour retourner à la ballade de départ. Quelle maîtrise !

« Jitterbug Waltz » (Bill Evans). Bill Evans, le pianiste dont l’ombre tutélaire plane sur Enrico Pieranunzi sans jamais l’empêcher de jouer. Que de fleurs semées le long du chemin de ces Messieurs ! Enchaînement sur un autre standard. Ca s’écoute, agit, réagit entre les trois avec une précision helvétique. C’est une orgie de musique et d’émotions.
Retour à la valse de départ pour finir, en marquant exagérément le tempo, en le décomposant. Ils sourient et ils s’écoutent.

Fin du concert à 0h45. J’ai couru pour attraper le dernier métro. Une si belle musique méritait bien un petit effort.

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Steve Grossman Quintet

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Steve Grossman Quintet.
Paris. Le Sunside. Vendredi 24 juillet 2009. 21h.

Steve Grossman : saxophone ténor
Valerio Portrandolfo : saxophone ténor
Alain Jean Marie : piano
Gilles Naturel : contrebasse
Sangoma Everett : batterie

Style hard bop classique. Solo de Valerio. Steve s’est assis sur une chaise, au bord de la scène, un verre à portée de main et le relance de temps en temps par un « Go ahead » ou quelques notes de sax ténor. Alle simple pour les années 50. On se croirait au Blue Note. Steve se relève et prend son tour. Solo plus économe mais bien pensé. Ses prises d’air collent avec la rythmique. Valerio écoute la leçon de son Maître. C’est le même genre de relation qu’entre Johnny Griffin et Olivier Temine même si la différence d’âge est moindre. La rythmique se lance. Le batteur est aux balais. Alain Jean Marie parcourt le clavier à grandes foulées souples. Sangoma Everett joue de la mitraillette aux baguettes. De l’autre bout de la scène, Steve Grossman défie le batteur. Sangoma fait chanter ses tambours. Ca swingue Noir. Retour au thème pour un final aux deux ténors. Classique mais bon.

C’est un Blues. Alain joue le Blues et Steve apprécie. Tout est là : rythme, mise en place, feeling, temps suspendu. Bref le Blues. Après cette superbe intro, Valerio prend le solo de sax. Assis sur sa chaise, Steve ponctue son propos. Les mânes de Johnny Griffin et Dexter Gordon doivent se réjouir ce soir.Chaque saxophoniste, à son tour, se repose sur la chaise ou joue sur scène. Steve sait jouer le Blues. Il maintient la tradition vivante. Jeu expressif, déchiré, puissant du saxophone bref Bluesy. Solo de contrebasse à la Pierre Michelot : grave, profond, souple, bondissant. Les balais caressent la batterie pour l’accompagner. Quelques notes de piano comme des doses d’alcool fort. Breaks de batterie pour relancer la machine.

« I can’t get started » une ballade des années 1930 dont Dizzy Gillespie donna des versions immortelles avec son Big Band Atomique entre 1946 et 1948. A Valerio de jouer. Assis sur sa chaise, Steve le soutient de temps en temps. La rythmique est en velours rouge, chaude et souple.Alain Jean Marie brode des perles de nacre. La musique s’étire, respire. Valerio reprend son solo. Assis, tranquille, Steve le soutient de temps en temps.

Alain lance un morceau beaucoup plus viril, plus pêchu. Les sax repartent à l’attaque. A Steve de prendre le large. Le jeu reste classique mais, nom de Zeus, c’est bon ! Echange chant/contre chant des sax ténors puis Valerio prend le devant.Steve claque des doigts, bat des mains, est enthousiasmé par le jeu de son pianiste. Qui ne le serait ? Alain envoie des vagues sonores puissantes et chaudes comme la Mer des Caraïbes. Un solo de Gilles Naturel tient chaud au corps et au cœur. Breaks de batterie en réponse aux saxs. Alain Jean Marie, Sangoma Everett, deux anciens accompagnateurs de Barney Wilen. Ca s’entend encore.

PAUSE

C’est reparti avec Valerio poussé par la rythmique. Pas de doute. Steve a plus de force expressive que Valerio. Plus de vécu mais pas seulement. Il arrive à Steve de jouer face au batteur ou au pianiste. Comme Miles Davis, il tourne le dos au public pour lui donner encore plus.

« Somewhere over the rainbow » une ballade archi connue. Intro par un solo de Steve Grossman. Beau son grave. La rythmique joue la ballade qui tue et Steve glisse dessus comme un patineur tranquille. Chant/contre chant des saxophones. Solo de piano puis solo de contrebasse à l’archet. Ca nous gratte l’âme au bon endroit.

Un morceau plus vif, plus nerveux. Quand les deux saxophonistes attaquent ensemble, ils mordent bien. Solo de Valerio. Grand son. La rythmique pousse, impeccable et implacable. On peut se repose sur ces gars là mais pas se reposer avec eux. « L’intensité, l’intensité, l’intensité » comme disait Art Blakey. Un sentiment d’urgence vitale se dégage du jeu de Steve Grossman. Cela fait partie des signes qui distinguent le grand musicien. La rythmique repart menée de main de maître par Alain Jean Marie. Solo de contrebasse accompagné d’un joli cliquetis de batterie. Gilles Naturel c’est l’homme tranquille de la contrebasse. Tranquille toujours, ennuyeux jamais.

« Whims of Chambers » composition du contrebassiste Paul Chambers. Ca swingue simplement. Steve joue face à Gilles. Solo de contrebasse ponctué par les cliquetis des cymbales. Quelques notes de piano pour pimenter la sauce. La contrebasse danse le rigodon. Solo d’Alain Jean Marie gorgé de swing. Quel souverain du rythme ! Il n’y a pas de solo de batterie qui casse le morceau mais des breaks qui le relancent. C’est mieux. Retour au thème pour le final. C’est si bon.

Un standard dynamique dont le titre m’échappe. Steve mène, Fabio relance, la rythmique avance. Solo de Fabio bien viril, hard bop. La rythmique est sans peur et sans reproche. Un solo de piano d’Alain Jean Marie semble tranquille, classique au départ. Puis, sans coup férir, avec le même calme olympien, il vous fait entrer au cœur du feu sacré de la musique.

Il y avait un 3e set mais le marchand de sable était passé. Je suis rentré me coucher bercé par le chant des saxophones.

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Rick Margitza Quartet in Paris

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Rick Margitza Quartet.

Paris. Le Sunside. Samedi 18 juillet 2009. 21h.

Rick Margitza : saxophone ténor
Manuel Rocheman : piano
Riccardo del Fra : contrebasse
Jeff Boudreaux : batterie
+
Chloé Carton : chant.

Pour commencer, des petites figures rythmiques ultrabrèves s’entrechoquent. Le piano à queue est ouvert. Le bras gauche de Riccardo del Fra se dédouble entre le vrai et son reflet. C’est magique comme la musique. Ils sont arrivés à la mélodie sur un tempo medium. La musique monte doucement en puissance au gré des volutes du saxophone. Solo de piano au swing léger et solide à la fois. C’était « Street ».

Jeffe Bourdreaux fait scintiller les cymbales. Toujours cool, toujours medium. Ca glisse comme un bateau à voile sur une mer calme. Solo majestueux du Maestro Riccardo del Fra soutenu par les cymbales et ponctué par la batterie. Le quartette repart et monte en volume de sons et d’émotions. Quand Rick se lance, il vous élève le corps et l’âme. Solo total de sax ténor lyrique, viril, chaud, doux et ça repart joyeusement. En 2009, il est encore possible de swinguer à la Stan Getz. Merci Messieurs. Jeff Boudreaux fait rouler ses tambours à la mode Nouvelle Orléans. Même chez un Blanc, l’héritage africain est évident. C’était « Wall » puis une composition dont j’ai manqué le titre.

Mademoiselle Chloé Carton est invitée à rejoindre le groupe pour chanter « Crying ». C’est une ballade comme le titre l’indique. Elle vocalise en fusion avec le saxophone.

Suit un morceau plus rapide, plus swing. La batterie est métronomique, la contrebasse souple, le piano inquiétant et le saxophone mène la danse. Les vocalises sont en léger décalage avec le sax, se superposent à ses variations. La rythmique swingue superbement. C’était « Swing ».

« Saint Sonny » hommage de Rick Margitza à Sonny Rollins et son arrangement de « Saint Thomas ». Ca sonne bien comme une calypso mais jouée par des Blancs. La rythmique étincelle de swing avec Manuel Rocheman aux commandes. Rick Margitza les rejoint, en forme, mais nous savons, comme lui, qu’il n’est pas Sonny Rollins. Il est bon de rendre hommage aux gens de leur vivant. Morts ils n'en profitent pas. Enfin, la petite Chloé se lâche et rivalise de swing avec Rick !

PAUSE

Solo introductif de batterie bien funky, bien New Orleans. La contrebasse relance. Ca sautille joyeusement. Le quartette est composé de quatre membres virils et actifs. Ca joue. Il y a un héritage de la virtuosité  de Martial Solal chez Manuel Rocheman mais en plus classique.

Une ballade. Le son du sax devient méditatif, élégiaque. Riccardo del Fra prolonge les notes et le plaisir dans son solo. C’était « Heart for hearts ».

Chloé Carton revient sur scène. Quelle rythmique ! Souple, chaude, puissante. Ils sont en ballade. Voix et sax se répondent, se confondent.

« Gypsies » morceau écrit par Rick Margitza pour sa famille, son héritage. C’est un Gitan d’Amérique. C’est mon morceau fétiche de Margitza. Intro très funky de batterie. La rythmique reprend. La batterie reste funky alors que Rick swingue tranquillement. Ca monte en puissance. La petite Chloé en sautille de joie pendant que la fusée Rick Margitza décolle poussée par le moteur de la rythmique. Jeff Boudreaux swingue comme un démon léger et coquin alors que Riccardo del Fra nous donne la leçon de contrebasse (il dirige la section Jazz au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris tout de même). La tension est permanente et agréable. Voix et sax se répondent. Le sax domine. La petite Chloé a du mal à se lâcher. Elle semble intimidée par ces grands Messieurs. Solo final de batterie. New Orlans Swing. Ca balance sévère. Jeff joue la même figure rythmique de plus en plus doucement jusqu’à la fin.

Solo introductif de sax ténor. Pas de doute, Rick maîtrise son instrument. Le sax souffle, chante, vibre, vit, gémit. Chloé chante en anglais accompagnée par le groupe. Elle a toujours du mal à se lâcher. Elle apprend le métier. Rick lui file sur son tapis volant. Je ne connais pas cette chanson « Love wants to dance ». Elle finit dans un souffle de saxophone.

« E.Jones » hommage de Rick Margitza au batteur Elvin Jones. Morceau vif, nerveux. Manuel Rocheman sonne à la Mac Coy Tyner. Rick devient coltranien. Jeff Boudreaux est encoire plus polyrythmique qu’avant. Ricardo del Fra sort un gros son à la Jimmy Garrison. Trio sax/contrebasse/batterie qui chauffe méchamment. Ca percute. Le combat est rude mais fait play. La contrebasse arbitre entre le sax et la batterie. Un duo batterie/sax ténor me rappelle ce moment de grâce entre Jack de Johnette et Rick Margitza au Quai Branly. Ce n’est pas à ce niveau mais ça assure. Un bon match de boxe musicale plutôt free. Chloé a quitté le ring. Doucement piano et contrebasse se glissent dans la mêlée. Solo de batterie. Normal pour rendre hommage à Elvin Jones.

Je n’avais pas école dimanche mais le marchand de sable était déjà passé. Je n’ai donc pas assisté au 3e set. Excellent groupe qui a su faire la place à une chanteuse débutante qui doit encore gagner en confiance pour vraiment faire ses preuves. Si le grand Cric ne la croque pas, j’irai la réécouter. Elle ne minaude pas, n’imite pas les grandes dames du Jazz (Ella, Billie, Sarah). Chloé Carton mérite donc d’être suivie.

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Conversation pour deux guitares: Jonathan Kreisberg&Nelson Veras

Publié le par Guillaume Lagrée

Le 9 Jazz Club. Paris.

Nelson Veras : guitare électro acoustique
Jonathan Kreisberg : guitare électrique

Jonathan Kreisberg avait deux jours de liberté dans sa tournée européenne. « Je me suis dit : Nelson vit en Europe, à Paris. J’ai frappé à sa porte et je l’ai supplié de jouer avec moi ! » explique Jonathan.

« Shadow list » (Kreisberg). Jonathan a dit tout le bien qu’il pensait de l’extraordinaire Nelson Veras. Emu, flatté, Nelson a souri sans rien dire. Bien belle intro, joyeuse et nostalgique à la fois. Tout de suite, les deux guitares se fondent, se distinguent, s’aiment. Ca swingue avec grâce. Joe Pass peut reposer en paix. La relève est assurée. A croire qu’ils ont toujours joué ensemble alors que c’est le premier concert de ce duo. Plus personne ne parle. La musique est si belle, si pure qu’elle impose une écoute attentive d’elle même. Au tour de Nelson de prendre les devants. Montée en duo pour le final. Impeccable.

« I am old fashioned », un standard. Ca ne sonne pas démodé du tout. La pluie d’orage et le ventilateur les accompagnent. Nelson est toujours aussi brillant. Les notes filent comme des étoiles. Il y a beaucoup de respect et de complicité entre ces deux hommes. Chacun son tour devient accompagnateur, leader et ça coule comme une source vive et claire. Cette musique nettoie la tête des miasmes de la vie. Certains spectateurs n’en peuvent plus de désir et applaudissent avant la fin du morceau.

Jonathan parle : « Nous jouons comme si nous étions dans la maison de Nelson. Nous réalisons que vous êtes là lorsque vous applaudissez. Je ne fais pas de la musique avec lui, je discute. C’est un extraordinaire musicien et un des gars les plus gentils que je connaisse. »

« Stella by starlight ». Intro à la guitare électrique. Ca joue, vole, virevolte. Il ne manque que le feu de camp mais l’esprit est là. Ils s’amusent et nous règlent. Même la fin est un gag, en finesse évidemment.

Nelson parle : « Il joue de manière incroyable et c’est un mec incroyable ». Ils se complimentent mutuellement. Ils peuvent.

« Body and Soul ». C’est un dialogue d’orfèvres. Ils pourraient jouer « Here is that rainy day » vu le temps dehors. Pour l’instant, ils nous emportent corps et âme.(body and soul). C’est une leçon de guitare mais pas sommaire.

« Nous nous échauffons. Le prochain set sera un vrai set. Celui çi c’est l’échauffement. J’aimerais tourner avec Nelson. Nous avons déjà tellement progressé en une semaine ».

« Lilia » (Milton Nascimento). " Je ne l’ai jamais joué " avoue  Jonathan. C’est brésilien, du pays de Nelson, pas de celui de Jonathan. Jonathan fait la basse rythmique, tape du pied. Nelson se ballade sur la mélodie. C’est assez funky en fait. Je reconnais cette magnifique chanson jouée par Wayne Shorter avec son auteur Milton Nascimento. Dieux que Nelson la joue bien ! Le Brésil est arrivé à Paris. Ca marche. Les gens se taisent tellement c’est beau. Jonathan passe en leader. Il se débrouille avec cette chanson nouvelle pour lui. C’est de la musique à vous rendre amoureux.

PAUSE

« It’s time to make the donuts » me dit Jonathan avant de reprendre le concert. Il fait allusion à une vieille publicité télévisée américaine. Un vieux monsieur se réveille, se frotte les yeux et dit : « It’s time to make the donuts » (Il est temps de fabriquer les beignets). Pour Jonathan c’est le moment d’offrir des douceurs au public (to make sweets for the people).

C’est ce qu’ils font. Ils nous offrent des douceurs sans jamais nous écoeurer. « Nous nous étions rencontrés avant mais nous n’avions jamais joué ensemble avant » précise Jonathan.

« From the ashes " (Kreisberg). Morceau élégiaque, aérien, élégant. Au son de cette musique, mon âme rêveuse vagabonde vers un ciel lointain.

« Windows » (Chick Corea). Les fenêtres sont grand ouvertes vers l’air du large. Cette musique brille, brûle, enflamme l’air du soir

« Francisco » (Tonino Horta). « Nelson a réussi à faire un arrangement différent, personnel de ce morceau. Dès que je l’ai entendu, j’ai voulu le jouer avec lui. » C’est une ballade. Le ventilateur ronronne avec nos esprits bercés par la musique.
« J’ai cru entendre les hélices d’un quadrimoteur mais hélas
Ce n’est qu’un ventilateur qui passe au ciel du poste de police
»
(Serge Gainsbourg, L’Anamour).

« C’est la première fois que nous jouons ensemble. Ce qui est certain c’est que ce n’est pas la dernière » ajoute Jonathan. Ils jouent « Inner Urge » de Joe Henderson, un classique du Hard Bop. L’urgence est bien là. Ils ne la jouent plus cool. Quoique… Sur des airs connus, ces musiciens vous emmènent vers des espaces inconnus où vous vous sentez bien. C’est là qu’est le plaisir. Ca joue entre ces deux là. Le volant ne retombe jamais au sol dans cette partie.
Un dernier éclair gag de guitare électrique pour finir.

Je suis parti avant le rappel. J’avais école le lendemain. Le premier concert de ce duo fut une merveille. La sympathie entre ces deux virtuoses est évidente. Puisse ce syndicat d’admiration mutuelle nous réjouir longtemps encore !

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Mes anciens articles

Publié le par Guillaume Lagrée

A tous présents et à venir salut;
mes articles de 2008 à 2009 se trouvent sur mon précédent blog.
J'ai écrit de 1998 à 2008 pour citizenjazz.
Un de mes articles est publié chaque mois par le magazine littéraire Best Seller Consulting News dans la rubrique Jazz Club.
Bonne lecture à tous.
Chordially ( Charles Mingus)

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La Renaissance d'Arratha par Tigran Hamasyan

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

Tigran Hamasyan Quartet. Arratha Rebirth.

Le New Morning. Paris. Jeudi 9 juillet 2009.21h.


Tigran Hamasyan : piano
Sam Minaie : contrebasse, guitare basse électrique
Art Juliard : batterie
Michael Valanum : guitare électrique
Areni : chant

Les musiciens montent sur scène à 21h37. L’abus de patience est caractérisé.

Une vague, une valse au tempo oscillant entre le tempo et le rapide se lève. La chanteuse est toujours aussi belle mais le chant traditionnel arménien ne swingue toujours pas. Elle chante une mélopée, dans une grande robe à bandes horinzontales multicolores. Le solo de Tigran coule comme un ruisseau dans la montagne. Aller direct pour l’Arménie. Le piano commence à gronder, le torrent à grossir. Ca pousse. Tigran joue en se levant, en s’asseyant comme s’il arrachait le piano de la surface terrestre. Le public est scotché, en haleine, n’osant imaginer ce qui va se passer ensuite. Le contrebassiste et le batteur luttent pour le suivre. La voix monte en transe et le trio pousse comme un power trio de rock. Une ligne mélodique implacable est accompagnée de brisures rythmiques incessantes. C’est la grande classe. Un guitariste vient s’ajouter au groupe. Le duo piano/voix est cristallin, liquide. Passage à la basse électrique. La basse gronde derrière un friselis de guitare qui vient se mêler à la voix d’Areni.

Sur un coup de batteire, ça repart sur l’air de départ, puissant, nerveux. Quand la guitare et la basse montent le son, je n’entends plus le piano de Tigran. Moins encore avec la batterie. La voix, grâce au micro, surnage. Ca devient du rock gothique arménien.
C’était « Sybilla » puis « Corrupt ». En effet, la chanteuse a des airs de Sibylle et le deuxième morceau était corrompu par l’électricité.

Retour au calme avec une version en trio piano/contrebasse/batterie d’un standard du Jazz « Just friends ». C’est léger, frais, rapide. Même là, le jeu reste un peu brusque, un peu rock’n roll. Solo de contrebasse ponctué par le piano et les balais sur la batterie. La tradition vivra longtemps avec des petits gars comme ça. Tigran quitte la ballade en accélérant tout en gardant le thème en arrière plan. Toute la fougue des 22 ans de Tigran s’exprime sur ce standard râbaché. Ses cassures rythmiques sont imparables. Retour au thème, tout en douceur. La musique progresse, s’arrête, repart, bifurque, avance par des chemins de traverse,  ad augusta per angusta . Même en trio acoustique, ce groupe dégage de purs moments de rock’n roll.

« Cinales ». Duo avec la chanteuse sur un air du folklore arménien dont je ne garantis pas le nom. Enfer et damnation ! Même au New Morning, il existe encore des crétins qui ne savent pas qu’un téléphone portable doit être éteint pendant un concert. C’est triste. Ca sent l’amour perdu, le bel Azéri interdit. Tigran explore cette chanson, la couvre d’or et de parfums comme un nouveau Roi mage. Areni sait tenir la note aigue dans un souffle. Le piano coule comme un ruisseau de montagne. Je ne peux pas mieux dire.

Retour du groupe avec basse et guitare. Ca démarre sec, précis, grave. Areni chante des ouh et des ah charmants mais moins qu’elle dans sa robe multicolore. Quand guitare, basse et batterie se déchaînent, il faut un clavier électrique pour qu’on t’entende, Tigran. !

PAUSE

En fond sonore, comme avant le concert, l’album « Giant Steps » de John Coltrane. Le concert est produit par une société nommée Giant Steps d’ailleurs. Retour du groupe avec basse et batterie, sans la chanteuse, à 23h05. Cool les gars.

J’ai entendu Tigran jouer ce morceau en trio avec les frères Moutin. Avec guitare et basse électrique ça change. La guitare joue plus doucement ce qui permet d’entendre le piano. Le piano brille en gouttes d’eau pure. La musique trouve son équilibre entre un solo de guitare genre rock progressif, basse et batterie rock et le piano qui swingue en diable. Le guitariste s’est assis pour écouter. Tigran fait monter le piano par vagues, de plus en plus puissantes, comme Keith Jarrett il y a quarante ans mais avec un feeling oriental, arménien qui n’appartient qu’à lui. Il est en train de rendre le public fou de joie. Quelle énergie chez ce petit bonhomme ! Fin en douceur avec pédale au piano et à la guitare.

« Love Story ». La chanteuse revient. Le guitariste s’en va. Retour à la contrebasse. C’est la ballade qui tue. Tigran distille les notes comme un chimiste des gouttes de parfum. Et toujours l’esprit de la danse . Le batteur tapote les tambours de ses mains. Le contrebassiste ponctue. Tigran plane, envolé avec le piano, si loin et si proche de nous. La chanteuse reprend sa mélopée montagnarde, caucasienne, arménienne. Léger cliquetis des baguettes sur les cymbales. Sont ce des Zijian (maison fondée par un Arménien) ? Accélération brusque qui laisse sur place. Ruptures rythmiques incessantes. Et le retour au calme d’un geste. Pas de clavier électrique. Tigran est concentré sur le piano ce soir. « Ecoute mon bien aimé mon chant franchir les montagnes et les vallées pour arriver jusqu’à toi ».C’est ainsi que je traduis le « Aaaaa… » d’Areni.

« Jenah Joh » chanson folklorique arménienne dont je ne garantis pas le titre. Un air ultra rapide comme Tigran sait le faire. Qu’est ce qu’il fabrique le bien aimé pour ne pas surgir appelé par le chant de la belle Areni, l’enlever sur son cheval blanc et passer la montagne pour l’emmener l’épouser au village ? Solo de piano. Tigran nous démontre ce que l’on peut sortir d’un piano à queue nippon. Est-il sponsorisé comme Ahmad Jamal par Steinway ? Il le mériterait vu ce qu’il en fait. A chaque fois que j’entends un solo de Tigran Hamasyan,j’attends un concert solo de ce garçon. J’attends depuis 2003 et j’attendrai le temps qu’il faudra. Retour au trio tout en souplesse, vigueur, relances rythmiques. Ces gars sont infatigables, intarissables et jamais ennuyeux. Un petit blues au milieu de l’air arménien. Une musique à la fois bourrée de surprises et d’une logique implacable. Tigran saute de joie tant il s’engage sur son piano. Retour de la chanteuse pour conclure.

RAPPEL

Solo de batterie, genre marche funky aux baguettes. Le scat-rap de Tigran Hamasyan en duo avec son batteur est toujours amusant. A chacun son tour de balancer ses rythmes. Tigran se remet au piano, retour du contrebassiste et de la chanteuse. Ca vole très vite, très haut, très fort. La voix plane comme un aigle au dessus des montagnes d’Arménie. Soudain, un solo calme, rêveur, mais toujours dansant, du piano. Ca repart aussi sec en trio avec la basse électrique. Le tempo est haché, dévoré, enjambé.

Ces jeunes gens ont faim. La révolution Tigran Hamasyan est en marche et rien ne l’arrêtera.

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Fred Hersch Trio au Duc des Lombards

Publié le par Guillaume Lagrée

Fred Hersch Trio

Paris. Le Duc des Lombards. Mercredi 8 juillet 2009. 20h.

Fred Hersch : piano
John Hebert : contrebasse
Nasheet Waits : batterie

La photographie de Nasheet Waits est l'oeuvre de l'Intouchable Juan Carlos Hernandez.

Du Gershwin pour commencer nous annonce Fred Hersch. Son jeu est très mélodieux. Il a accompagné Art Farmer, Stan Getz, Joe Henderson et ça s’entend. C’est « The man I love ». Tout est fin, précis dans ce trio. Le cliquetis des baguettes de Nasheet Waits, c’est de la dentelle de Calais. Une petite danse dans l’aigu, en vagues, amène la fin du morceau. C’est de l’orfèvrerie.

« Black dog pays a visit », une composition de Fred Hersch inspirée par la dépression surnommée « Black Dog » par Sir Winston Churchill. Un solo de maillets pour commencer. Le climat est sombre. La contrebasse y ajoute de la profondeur. Le piano sonne plus léger mais brumeux et inquiétant lui aussi. Le passage du chien noir est bien visible. L’ambiance est triste, lancinante, dépressive. Solo de maillets. Les tambours chantent la complainte du dépressif, son oppression ponctuée de coups de cymbales. C’est précis et émouvant. La tension est palpable. Personne n’applaudit le solo. Nous écoutons attentivement.

Ils enchaînent sur « Lonely Woman » d’Ornette Coleman, autre morceau dépressif. Puis sur un thème de Bill Evans, musicien dépressif par excellence, « Nardis ». Ils quittent le thème, dérivant, tournoyant puis y reviennent mais de loin. Beau solo de contrebasse. Les cordes craquent mais ne cèdent pas. Elles vibrent, grondent. Le piano repart sur « Lonely Woman ».

« Change partners » (Irving Berlin). Un morceau frais, joyeux pour sortir de la phase dépressive. C’est joyeux mais avec un voile d’inquiétude. Ce n’est pas jubilatoire comme Martial Solal ou Ahmad Jamal. Du moins pour le pianiste. Le batteur, lui, rayonne. La contrebasse, elle, sautille.

« Saraband » (Fred Hersh). Une composition d’il y a 20 ans environ. C’est une ballade. Le batteur se met aux balais et fait ronronner ses tambours.

« Fore runner » (Ornette Coleman). Ca sautille, ça gigote. C’est du Ornette. Nasheet Waits est un batteur prodigieux : virevoltant, surprenant, impeccable.

« Some other time ». Une nouvelle ballade. Les balais font des papouilles aux tambours. La contrebasse sonne majestueusement. Le piano valse par là dessus. Ca glisse, vole, plane sans jamais se poser, ni s’épuiser.

Un solo de piano pour introduire. C’est du Monk mais le titre m’échappe. C’est heurté comme du Monk mais avec le liant de Fred Hersh. Le groupe a repris avec une marche décalée aux cymbales.

Ce soir j’ai découvert un pianiste, artiste modeste, qui gagnerait à se lâcher plus mais il lui faudrait vaincre pour cela sa timidité naturelle. Le contrebassiste est bon. Le batteur, Nasheet Waits est jeune, talentueux, précis, fin, élégant. Il a encore beaucoup à nous dire. A suivre de près.

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Johnny Griffin Maître de désobéissance

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

Propos recueillis à Paris le mardi 23 juin 2009.

Olivier Temime, saxophoniste ténor français né en 1974, a joué avec Johnny Griffin dit « Little Giant », saxophoniste ténor noir américain (1928-2008) de 1999 à 2008. Johnny était, en musique, son grand-père adoptif. Olivier a eu la gentillesse de me raconter ce qu'il a appris de Johnny Griffin.

Comment avez vous découvert la musique de Johnny Griffin ?

J'ai découvert sa musique avec le Jazz vers 13-14 ans. Il y avait des vinyls de Jazz chez mon père, trompettiste amateur de Free Jazz. Parmi mes albums préférés il y avait « Monk. Live at The Five Spot » avec Johnny Griffin et un « Live in Japan » de Johnny Griffin. Je les ai écoutés, réécoutés. Je n'ai pas fait de relevé des thèmes. J'ai étudié Parker, Coltrane, Rollins. J'avais remarqué que Johnny Griffin avait beaucoup d'aisance, d'humour dans son jeu.

Comment avez vous rencontré Johnny Griffin en personne ?

Lorsque je l'ai rencontré il correspondait à ce que j'imaginais de lui. Il jouait dans un parc à Marseille en 1996. J'avais une crête rouge et il m'a remarqué. J'ai fait le bœuf avec ses musiciens à Marseille en 1998. Il jouait avec Guy Laffitte comme deuxième saxophone ténor car il aimait les Chases ( à écouter les duos de ténors de Johnny Griffin avec Eddie Lockjaw Davis, Dexter Gordon et surtout « A blowin' session » de Johnny Griffin avec Hank Mobley et John Coltrane aux saxophones ténors). Je jouais au Petit Opportun (club parisien disparu aujourd'hui). L'agent de Johnny m'a appelé pour que je joue avec lui au festival de Montségur dans le Sud Ouest car Guy Laffitte était malade. J'ai dit oui. J'ai pris le train à Paris et Johnny m'a rejoint dans le train à Poitiers car il vivait dans le coin. En me voyant, il a dit : « But You are a baby ! ». J'avais 25 ans et je n'avais pas dormi de la nuit à l'idée de jouer avec Johny Griffin sur scène. Je lui demande : « Qu'est ce qu'on joue ? » . Johnny me répond : « Tu verras, tu verras ». Le soir, à table, je lui redemande et il me répond : « Tu verras, tu verras ». Jean Pierre Arnaud, le batteur, me dit : « Enlève ta casquette ». Je ne voulais pas mais j'ai fini par céder. Johnny a éclaté de rire à cause de ma crête. Il m'appelait « Le monstre » parce qu'il trouvait que ça me donnait une tête de dragon. Je ne savais toujours pas quoi jouer avant de monter sur scène. Après, c'est parti. Johnny était content de mon jeu, de mon répondant. Guy Laffitte était malade et Johnny devait décider si je le remplacerais. Il a dit oui. Je lui ai demandé pourquoi il me gardait . Il a répondu qu'il aimait mon jeu, mon énergie.

Qu'avez vous appris de Johnny Griffin ?

Johnny m'a beaucoup appris sur le rapport entre la vie et la musique. Je jouais beaucoup, partout, jusqu'à 4 bœufs par soir dans 4 clubs différents. Johnny m'a appris à avoir confiance en moi, à ne pas être tributaire du regard des autres, à créer par moi même. Un jour où j'étais chez moi, Johnny jouait au Duc des Lombards, à Paris et son agent m'a appelé pour m'inviter à le rejoindre sur scène pour le 2e set. Tout le monde du Jazz parisien était là. Je stressais et j'ai découvert, une fois sur scène, que le concert était diffusé en direct au Jazz Club de France Musique. Johnny joue un thème que je ne connais pas, sent que je ne suis pas à l'aise et me pousse : « Blow motherfucker, Blow mother fucker » me répétait-il pour m'interdire de finir mon chorus.
Johnny avait un grand sens de l'humour, une mémoire hallucinante. Il était rusé, charmeur. Un homme très curieux des gens qui ne profitait pas de son statut de star même s'il en était une. Il était curieux de tout.

Comment se passait la vie avec Johnny Griffin ?

J'ai joué 10 ans avec Johnny, dans son groupe (Hervé Sellin :piano, Ricardo Del Fra :contrebasse, Jean Pierre Arnaud :batterie). Il me mettait en valeur. Ca le reposait de m'avoir à ses côtés sur scène. L'émulation lui plaisait. Il me transmettait le fond, l'esprit. On parlait de musique, de son, de drive, de swing, de mélodie. J'étais l'élève avec le Maître. Pour mon deuxième album, Saï Saï Saï, il l'a bien écouté et il a mis un petit mot en commentaire dans le livret. Lorsque je suis allé jouer en Arabie Saoudite, il m'avait déconseillé ce voyage, l'estimant dangereux. J'ai échappé de quelques minutes à un attentat d'Al Qaida et il a pris de mes nouvelles à mon retour.


Pourquoi Johnny Griffin a t-il quitté l'Amérique pour l'Europe ?

Johnny était plus respecté en Europe qu'à New York. Il en avait marre de l'Amérique. Il a beaucoup joué en Scandinavie. Il aimait la qualité de vie ici. Griff n'était pas un mystique comme Coltrane. C'était un jouisseur. Il aimait la vie et il ne comptait pas la sacrifier pour la musique.
Il a eu une attaque au cerveau. Après, il se rappelait des standards mais plus de ses compositions alors qu'il composait tout le temps. Il voyait la partition à l'envers. Il se sentait diminué et il avait horreur de ça. Il se battait contre ses limites. C'était un guerrier, Johny.


Quels sont vos derniers souvenirs de Johnny Griffin ?

Le dernier soir où nous avons joué ensemble, c'était avec Rhoda Scott, l'organiste aux pieds nus. Ils ont discuté ensemble après le concert. Il croyait à la victoire d'Obama. « Obama passera si on ne le tue pas avant » a t-il dit. Pour un Noir américain de sa génération, qui avait quitté l'Amérique à cause du racisme, c'était énorme.
Johnny parlait beaucoup de Don Byas, autre Géant du saxophone ténor. Un jour où Johny faisait le bœuf à Philadelphie, s'arrachant sur scène, Don Byas arrive derrière lui, joue quelques notes en douceur et ramasse la mise. D'y repenser, des années après, ça le rendait encore fou!


Comment a fini Johnny Griffin ?

Johnny est mort sur le perron de sa maison, d'une crise cardiaque, tenant son étui de saxophone et sa valise, prêt à partir pour un concert avec Rhoda Sott et moi. A la demande de sa veuve, j'ai joué devant son cercueil à ses funérailles. « Lover Man » en duo avec Hervé Sellin. C'était très émouvant pour moi.

Quel message vous a transmis Johnny Griffin ?

Le message :
croquer la vie à pleines dents, croire en ce que je fais, travailler, l'énergie, la joie de vivre. Johnny était attaché au Jazz des années 1950 et à la musique classique. Le free jazz le gonflait. Il aimait la pulsation. Johnny a commencé par jouer dans des orchestres de danse.
Pendant la guerre de Corée, Johnny est parti faire ses classes à Hawaï avec ses amis musiciens de Chicago. Il a demandé à faire partie de l'orchestre de la base. Il a été engagé pour jouer du hautbois. Aucun de ses amis n'est entré dans l'orchestre. Aucun n'est rentré vivant de Corée. Il aimait dire : « Oboe saved my life ».

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