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Eddie Rosner, le Jazzman du Goulag

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 
 

 

Histoire juive :

« Pourquoi y a t-il tant de Juifs parmi les violonistes ?

Tu te vois traverser l’Europe avec un piano ? »

 

Eddy Rosner, né à Berlin en 1910, mort à Berlin en 1976, jouait de la trompette. Il en jouait si bien qu’après un concours de trompette à New York en 1932, Louis Armstrong lui dédicaça sa photographie en ces termes : «  Au Louis Armstrong blanc, l’Eddie Rosner noir ».

 

En 1933, à Berlin, être Juif et Jazzman revient à signer son arrêt de mort deux fois. Django Reinhardt, Gitan et Jazzman , survécut à l’Ocupation grâce à la protection de Jean Cocteau. Eddie Rosner, entre la mort et l’exil, choisit l’exil. Son erreur fut de ne pas partir dans la bonne direction. Vers l’Ouest, il aurait pu rejoindre Londres puis New York. Il partit vers l’Est, la Pologne et Varsovie.

 

Pourquoi une telle erreur d’orientation? Par amour. L’amour fou pour une Juive polonaise, fille de la reine du théâtre yiddish. A Varsovie, Eddie survit. En 1939, Staline et Hitler se mettent d’accord pour se partager l’Europe de l’Est. Premières victimes : les Polonais, envahis par l’Armée Rouge à l’Est et la Wermacht à l’Ouest. Blague polonaise : «  Dieu  a fait une sale blague à la Pologne. Il l’a mise juste au milieu entre l’Allemagne et la Russie ». Amoureux fou de sa Polonaise, Eddie Rosner passe à l’Est déguisé dans un uniforme allemand. Fait prisonnier par l’Armée Rouge, il se fait reconnaître.

 

La chance lui sourit enfin. Le Premier Secrétaire du Parti Communiste de Biélorussie est un fou de Jazz et possède tous les albums de l’orchestre d’Eddy  Rosner. Il demande à Eddy de créer l’Orchestre de Jazz de l’Armée Rouge. Il lui confie un train, des instruments, des uniformes et l’envoie faire la tournée des troupes pour soutenir leur moral avec du Swing.

 

Comment Eddy Rosner constitua t-il son orchestre ? Avec d’autres rescapés de la barbarie nazie, le plus souvent Juifs, le plus souvent musiciens de formation classique. Des violonistes devinrent saxophonistes, passèrent de Gustav Malher à Duke Elington. Nécessité fait loi.

 

Voici comment l’un des musiciens de l’orchestre raconte son passage à l’Est. Arrêté par la Wermacht, un officier allemand ordonne à un soldat d’aller l’abattre d’une balle dans la tête au coin d’un bois. C’est ce que les historiens appellent aujourd’hui «  La Shoah par balles ». Le soldat et le musicien s’en vont dans la forêt. En chemin, le musicien siffle un air de Schoenberg. Pour siffler du Schoenberg, il faut être musicien. Le soldat intrigué, lui demande : «  Mais c’est du Schoenberg ! Comment connais tu cette musique ?».  «  Je la jouais comme premier violon au Wiener Philarmoniker » lui répond le musicien. «  Moi aussi, je jouais du violon au Wiener avant la guerre ! «  Le soldat regarde le musicien, le reconnaît et lui dit : «  Ecoute mon gars, je ne peux pas descendre un ancien collègue du Wiener. Tu vois le bois là bas ? Les Russes y sont. Je te laisse partir, je vais tirer un coup de feu en l’air. Personne n’ira vérifier que tu es mort. Bonne chance. » Et c’est ainsi que le musicien eut la vie sauve, passa à l’Est et rejoignit l’orchestre de Jazz de l’Armée Rouge dirigé par Eddie Rosner.

 

Pendant toute la grande guerre patriotique (expression russe) de 1941 à 1945, l’orchestre  d’Eddie Rosner, dans son train spécial, joua pour les troupes de l’Armée Rouge, des réservistes de ‘Extrême Orient au front de l’Ouest face à la Wermacht. Un jour, à Bakou, Crimée l’orchestre donna un concert devant une salle vide. Ordre du Parti. Après le concert, Eddie apprit qu’il avait joué devant Staline, seul, caché dans l’ombre de la salle.

 

En juin 1945, triomphe de l’Orchestre qui joue sur la Place Rouge, à Moscou, devant Staline, le Comité central du Parti communiste de l’Union Soviétique et l’Armée Rouge pour fêter la victoire.

 

Après guerre, Staline se rappelle qu’Eddie Rosner est un Juif Allemand né de parents polonais. Cela fait au moins trois raisons de l’envoyer au Goulag. Une seule était déjà de trop. Eddie Rosner se retrouve en Sibérie, dans l’Archipel du Goulag, comme l’a décrit Soljenitsyne. Il n’y se retrouve pas tout seul. D‘autres musiciens de l’orchestre s’y retrouvent aussi, eux aussi Juifs allemands, polonais bref suspects par naissance et par essence pour Staline et ses sbires.

 

Une fois au Goulag, Eddie Rosner crée un orchestre. Il persuade son chef de camp de lui fournir des instruments. Eddie trouve les musiciens et réussit à faire tourner l’orchestre dans divers camps de Sibérie, toujours pour soutenir le moral des troupes. De cette manière, Eddie et ses amis survivent. Staline meurt en 1953, Krouychev lance la déstalinisation. Eddie Rosner et ses musiciens sont libérés. L’orchestre se reforme, joue, enregistre, tourne mais seulement en URSS.

 

Eddie Rosner né à Berlin, veut y retourner, dans une Allemagne républicaine et fédérale. Avec la décrispation kroutchevienne, les contacts avec l’Ouest se multiplient. Louis Armstrong, Duke Ellington, Benny Goodman viennent en URSS, jouent avec Eddie Rosner et lui proposent de venir jouer en Amérique avec eux . Leurs impresarios envoient des courriers officiels proposant des contrats, des concerts, des engagements. L’URSS reste l’URSS et Eddie Rosner y reste enfermé, dans la plus grande prison du monde.

 

En 1973, enfin, Eddie Rosner arrive à Berlin Ouest. Le gouvernement soviétique lui retire sa nationalité et lui bloque ses comptes. Eddie a fait fortune en URSS avec ses albums et ses concerts. Il est à l’Ouest mais son argent est à l’Est. A Berlin Ouest, Eddie est pauvre, vieux, oublié. Il écrit au gouvernement de Bonn pour demander une indemnité comme victime de la Guerre. La lettre lui octroyant des indemnités est arrivée dans sa boîte aux lettres à Berlin le lendemain de sa mort.

 

L’histoire d’Eddie Rosner est racontée dans son autobiographie et un documentaire. Les deux sont passionnants. Des extraits de la musique d’Eddie Rosner sont disponibles ici. Eddie Rosner, de par ses voyages, dans l’immensité terrestre de l’Empire russe, rencontra des cultures caucasiennes, orientales et s’en inspira dans sa musique. Sa version en big band du Caravan de Duke Ellington est absolument unique. Elle vous donne l’impression de voyager à dos de chameau (deux bosses) dans le désert de Gobi.

" Etre Juif et jouer une musique de nègres à Berlin en 1933, c'était vraiment une mauvaise situation. Même quand vous vous appellez Adolf " (Adolf Ignatievitch Rosner dit Eddie Rosner)

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Giovanni Mirabassi en trio

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Paris. Le Sunside. Mercredi 19 août 2009. 21h30.

Giovanni Mirabassi: piano
Gianluca Renzi: contrebasse
Leon Paker: batterie

La photographie de Giovanni Mirabassi est l'oeuvre de l'Impétueux Juan Carlos Hernandez.

Démarrage dur au piano. La contrebasse reprend. Tout à coup, la musique s'allège. Retour au thème grave de départ. Et hop, ils brodent. Solo de contrebasse bien encadré par le piano et la batterie. Quelques breaks de batterie pour relancer.Toujours, en fligrane, cette figure rythmique dans le grave, irrésistible. Elle revient par la contrebasse alors que piano et batterie jouent autour.

Ca roule comme la Mer. Leon Parker précis, ferme, léger offre un soutien en acier trempé. Gianluca Renzi tient sa place au centre de l'attaque. Duo funky basse/batterie alors que le piano virevolte autour. La musique commence vraiment à décoller, funy et légère à la fois. C'est une vedette rapide qui file sur les flots. La conrebasse chante en solo. Derrière, ça tourne! La fin descend tout en douceur. Cet effet là marche toujours.

Solo de contrebasse pour introduire une ballade. Grave, méditatif. Duo piano/contrebasse. Le batteur les rejoint con dolcezza. Un peu mièvre à mon goût.

Ca repart plus véloce puis se calme. Je sens qu'ils vont varier rythmes et plaisirs dans ce morcau. Ca swingue bien. Giovanni mène le bal et ses compères suivent sans peine. Breaks de batterie accompagnés par un gimmick rythmique grave. Ca groove. Dans le jeu de Leon Parker sur les tambours, l'influence des congas cubaines est évidente.

Solo de piano pour introduire. Giovanni nous fait le ruisseau tempêtueux qui dévale la montagne. L'ensemble sonne cubain de par le jeu du batteur. Solo véloce de contrebasse. Le piano ponctue, le batteur frotte les peaux de ses mains. Le torrent court à nouveau dans la montagne. Piano contrebasse, batterie aux balais. C'est beau comme un récit de Mario Rigoni Stern.

PAUSE

Attaque à la contrebasse dans l'aigu. Puis retour au grave. Ponctuations du piano. Le cliquetis de baguettes les rejoint. La musique se déplie, se déploie. Solo de batterie: les tambours chantent et grondent. Mon voiin de droite est un passionné. Il mime les gestes du batteur. Il est dedans. Solo de batterie soutenu par une figure rythmique grave qui tourne en boucle jouée par le piano et la contrebasse. Influence africaine dans le jeu de Leon Parker. La tension est palpable. Mon voisin mime le pianiste et chante l'air. Sa compagne est dedans aussi mais plus sagement. Retour à un air léger, chantant en trio.

Giovanni attaque seul une ballade. Le trio joue au ralenti, décomposant le temps comme une montre molle de Dali. Les balais frottent, les cordes de la contrebasse vibrent, les notes du piano s'écoulent goutte à goutte. Tout est sensuel. Ca marche. Malgré la chaleur, devant moi, un homme enlace sa bien aimée. Leon Parker tient un maillet dans la main droite, un balai dans la main gauche. Cela fait un joli effet sonore. Tout est souple, arrondi, tactile.

" You don't know what love is " est introduit sur un tempo rapide au piano. Mon voisin chantonne. Leon Parker joue avec les mains sur les tambours. Ca swingue. Leon a repris les baguettes et ça balance. Ce n'est plus une ballade mais un chant d'allégresse. Solo tout en douceur de Leon Parker, une rareté chz les batteurs (sauf Max Roach bien sûr). Ses maisn roulent sur les tambours. La batterie chante, vibre, résonne, gronde. Le voisin hoche la tête en mesure. Retour au thème en trio toujours en version accélérée. Le voisin chantonne joyeusement. Le piano entraîne les deux autres dans sa farandole. Ils dansent. Mon voisin mime tour à tour le batteur, le contrebassiste, le pianiste.

Une nouvelle ballade. Le couple de voisins passionnés est parti. Il est 23h50. Ils devaient avoir peu que leur carrosse ne se change en citrouille à minuit. La barque fend les flots au rythme synchrone des rameurs. Le contrebassiste chantonne pendant son solo. Mon voisin est remplacé! Ils accélèrent, ralentissent comme un seul homme.

Solo énergique de batterie aux baguettes pour commencer. Roulez tambours! C'est sec, ça frappe mais ça reste mélodieux. C'est " Impressions " de John Coltrane. C'est étrange de l'écouter sans saxophone. Le trio décolle emmené par le pilote Giovanni Mirabassi. Beau solo de contrebasse qui permet d'enchaîner sur " So What " de Miles Davis. Ils vont à rebours de l'Histoire puisque " So What " a précédé et inspiré " Impressions ". Un break de batterie pour enchaîner et relancer le trio. Leon Parker est un batteur coloriste. Il sait trouver des sons avec les bords des caisses, des cymbales cinglés par ses baguettes magiques. Retour à " Impressions " en trio. Ils s'amusent à décomposer le tempo. Ca joue.

PAUSE

Je ne suis pas resté pour le 3e set car j'avais école le lendemain. Giovanni Mirabassi ressemble à Nanni Moretti en plus petit. Son trio  avec Gianluca Renzi et Leon Parker est une vraie trinité. Ces trois hommes n'en font qu'un. Je leur souhaite une longue vie commune en espérant qu'ils ne finiront pas dans le ronronnement ennuyeux du trio Keith Jarrett/Gary Peacock/Jack de Johnette.

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Nelson Veras tout neuf au Neuf

Publié le par Guillaume Lagrée

Paris. Le Neuf Jazz Club. Vendredi 7 août 2009. 20h30.

Nelson Veras : guitare
Gildas Boclé : contrebasse
Marcello Pellitteri : batterie

Ils commencent sans prévenir. Un standard. Contrebasse à l’archet. C’est Paris au mois d’août. La salle est déserte. La musique est belle quand même. Nelson, assis, jambes croisées, déroule tranquille conforté par la contrebasse et la batterie aux balais. C’est « Stella by Starlight ». Nelson joue avec sensibilité, virtuosité en toute décontraction.Le batteru se cherche un peu. Il doit s’intégrer à un duo formé depuis des années. En cherchant, il les trouve.

« Brasil Nativo ». Comme le titre l’indique, ça sonne brésilien. Après des années à Paris, Nelson n’a pas perdu ses racines, heureusement. Contrebasse et batterie se trouvent et propulsent Nelson plus vite, plus haut, plus fort. Nelson nous emmène à la plage sur l’Atlantique Sud. Quel bonheur ! Gildas en solo à l’archet.Ca vibre.

Retour au Jazz. Swing léger et pugnace. « Fly like a butterfly, sting like a bee » (Mohamed Ali). Jeu de guitare vif, nerveux, haché. Ca suit derrière. Marcello les a vraiment trouvés. Solo de contrebasse finement ponctué de ciselures de guitare. Solo de batterie dynamique, nerveux, aux balais. Bonnes vibrations. C’était un morceau de Steve Coleman.

« Marie Louise » une composition originale. De Gildas je suppose puisqu’il entame à l’archet une ballade. Ca ressemble beaucoup aux harmonies d’ « I love You Porgy » (Gershwin). La guitare et la batterie entrent dans le morceau alors que Gildas passe au pizzicato. La musique coule de source. Le temps devient paresseux à les écouter. Langoureux même.

« The Song is You ». Un standard. Gildas lance le morceau, Marcello puis Nelson le rejoignent. Ce swingue, vole, aérien et charnel à la fois. Jeu de questions réponses entre guitare et batterie. Chauffe Marcel !

PAUSE

La salle résonne un peu comme une église. En grand professionnel, Marcello Pellitteri s’adapte et évite de jouer trop fort. Ca repart tranquille et swinguant. Le batteur martèle une sorte de marche funky. C’était un morceau de Steve Coleman. Avec eux, c’est chaud en plus d’être mathématique comme toute composition qui se respecte.

Démarrage en solo de contrebasse. Le batteur malaxe aux balais ; le contrebassiste fonde le tempo et Nelson glisse dessus comme un surfer. C’était « Windows » de Chick Corea.

Marcello Pellitterai a appris certains morceaux du premier coup il y a deux heures lors de la balance. Un grand professionnel. Introduction à l’archet. Gildas continue à l’archet jouant dans l’aigu de l’instrument. Il y a peu de spectateurs mais certains sont bavards. Ils ont des oreilles et ils croient entendre. C’était « Waltz » de Nelson Veras.

« Lilia » (Milton Nascimento). Je retrouve des morceaux que j’ai entendus joués par Nelson en duo avec Jonathan Keisberg dans le même club il y a quelques semaines. Brasil ! Ca danse. Marcello joue puissamment mais tout en retenue pour ne pas déborder sur ses compères. Gildas pose le rythme. Nelson est dans son élément. Ca sent le Brésil, le soleil, la mer et les petits culs des Brésiliennes qui bougent en cadence.

PAUSE

Ca repart à trois avec un standard « I am old fashioned ». Le batteur est aux balais. Comme la musique semble facile, respire avec ces gars là !

« Evidence » (Thelonious Sphere Monk). C’est curieux d’entendre Monk joué par un trio guitare/contrebasse/batterie. Ca le fait. Les compositions de Monk sont si puissantes qu’elles peuvent passer toutes les épreuves. Beau dialogue contrebasse/batterie aux balais. Ca monte en puissance et ça swingue. Old man rebop !

« Besame mucho » un standard immortel, inusable joué comme si c’était la première fois (la primera vez). Tout à coup, Nelson trouve une attaque aiguë, étonnante. La tension monte.

« Body and Soul » pour finir, standard dont la version absolue a été gravée par le saxophoniste Coleman Hawkins en 1939. Introduction par un solo de contrebasse à l’archet. Les ventilateurs font un bruit de fond mais les musiciens ne jouent pas avec. Ils ne doivent pas les entendre depuis la scène. Les balais pétrissent la pâte sonore. La guitare prend le dessus doucement. Après le déroulé de la guitare, le frottement de l’archet sur la contrebasse. Marcello joue tête baissée sur sa batterie, concentré. Ca finit en frottement, glissement, pincement. Con dolcezza. Même les bavards du fond se sont tus sur la fin.

Mieux que la plage, le Brésil à Paris et tant d’autres plaisirs encore. Merci à Nelson, Gildas et Marcello pour cette soirée de grandes délices.
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Enrico Pieranunzi Dottore Pianissimo

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Enrico Pieranunzi Trio. Paris. Le Sunside. Paris. Lundi 3 août 2009.21h.

Enrico Pieranunzi
: piano
Darryl Hall : contrebasse
Enzo Zirilli : batterie

La photographie de Darryl Hall est l'oeuvre de l'Epoustouflant Juan Carlos Hernandez.

Intro en piano solo. La grâce dès les premières notes. Une légère montée en puissance. Un standard qu’aimait jouer Bill Evans. On green dolphin street. Le trio est parti . C’est fin, ça interagit, c’est du Pieranunzi. Les mains d’Enrico volent comme des papillons sur le piano. Les baguettes sont de retour. Fouette cocher ! Contrebasse et batterie ancrent la musique. Enrico surfe dessus.

Intro de piano tout en souplesse sur laquelle ses complices rebondissent. C’est une sorte de valse.
L’héritage de Bill Evans est bien assumé mais ce n’est pas de la copie.
Ca swingue avec lyrisme, all’italiana. Puis le tempo se repose sans que baisse l’intensité des émotions. Enzo Zirelli trouve des sons originaux, mats aux tambours. Solo final de piano. Le temps suspend son vol. Léger frottis des cymbales pour l’accompagner. La contrebasse les rejoint, enchaîne sur une ballade, genre dans lequel Enrico est unique, irrésistible. Le jeu est fluide mais pas trop mignon. Cette musique donne chair à nos rêves.

Un morceau plus vif. Démarrage en trio avec les balais. Morceau sec, nerveux mais toujours lyrique. Breaks de batterie contrôlés à distance par le piano. Enrico c’est le Patron avec une autorité bienveillante. Le batteur décoiffe. D’ailleurs il est chauve. Même jeu de contrôle et de lâcher prise entre le piano et le solo de contrebasse.

Enrico présente les musiciens du batteur au pianiste. Cet petit homme a de petits bras et de grandes mains. La musique nous enveloppe dans un châle de soie légère et colorée. Le batteur est aux balais. Ballade où le temps glisse comme un poisson dans l’eau. Puis les baguettes volent sur les cymbales comme des moineaux sur les tots. Solo de contrebasse ponctué par les mains sur les tambours et quelques gouttes d’eau de piano. Quand le morceau finit, la magie aussi. Heureusement elle reprend dès le morceau suivant.

Démarrage en trio d’une ballade. Je n’aurai qu’un mot pour la qualifier : « Whaouh ! ».

Un morceau rapide, bebop. Toujours un calme souverain sur le visage d’Enrico Pieranunzi. Ses émotions sont concentrées dans ses mains. Solo de contrebasse serré comme un café à l’italienne. Les baguettes sur les tambours et les balais le relaient à merveille. Le piano relance et le public explose. Héritage du piano classique, Enrico sait enlever ses mains très vite et très haut du piano. Enzo Virilli fait rouler ses tambours et vibrer ses cymbales avec vigueur et imagination. Il transforme un standard en tarentelle !

PAUSE

Ca repart en trio, chaus, souple, mobile. Les balais caressent, la contrebasse gronde doucement, le piano vogue sur les flots. Baguettes. Le trio monte en puissance, synchrone.

Un standard joué par Bill Evans. Ca s’agite, virevolte mais ne tempête point. De la passion et de la précision. C’est du ski de slalom tout en dérapage contrôlés. Transition vers un autre standard joué par Miles Davis. Ils habillent si bien les standards que je ne les reconnais plus. J’ai trouvé. C’était « Footprints » de Wayne Shorter. Quel délice !

Ca repart gracieux, ailé, vif. Une musique pour film d’Antonioni sans l’ennui. Ca sent le sel, le soleil, la Méditerranée. Enrico Pieranunzi a l’air d’un petit homme tranquille alors que sa musique n’est ni petite, ni tranquille.

Un classique du bebop. Anthropology ? Piano, contrebasse, balais.Doux et rapide à la fois. La classe. Ca chauffe, swingue terriblement mais toujours avec élégance et mesure. C’est de la haute couture. Joli solo aux balais riche, varié. Ce n’est pas de l’avant garde comme Tom Rainey mais c’est original. Solo de contrebasse soutenu par les balais. Quand ça balance, ça balance !

« Body and Soul ». Ils glissent comme des libellules sur un étang. La musique est évanescente et présente. Final emmené par un solo du Maestro Enrico très inspiré d'Esoterik Satie. Le trio repart. Hop les baguettes et un coup d’accélérateur. C’est parti à fond les manettes., corps et âme mais loin de « Body and Soul ». Il y a des souvenirs des tambours des Marches dans le jeu en solo d’Enzo. Ils reviennent à « Body and Soul » en version accélérée pour retourner à la ballade de départ. Quelle maîtrise !

« Jitterbug Waltz » (Bill Evans). Bill Evans, le pianiste dont l’ombre tutélaire plane sur Enrico Pieranunzi sans jamais l’empêcher de jouer. Que de fleurs semées le long du chemin de ces Messieurs ! Enchaînement sur un autre standard. Ca s’écoute, agit, réagit entre les trois avec une précision helvétique. C’est une orgie de musique et d’émotions.
Retour à la valse de départ pour finir, en marquant exagérément le tempo, en le décomposant. Ils sourient et ils s’écoutent.

Fin du concert à 0h45. J’ai couru pour attraper le dernier métro. Une si belle musique méritait bien un petit effort.

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Steve Grossman Quintet

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Steve Grossman Quintet.
Paris. Le Sunside. Vendredi 24 juillet 2009. 21h.

Steve Grossman : saxophone ténor
Valerio Portrandolfo : saxophone ténor
Alain Jean Marie : piano
Gilles Naturel : contrebasse
Sangoma Everett : batterie

Style hard bop classique. Solo de Valerio. Steve s’est assis sur une chaise, au bord de la scène, un verre à portée de main et le relance de temps en temps par un « Go ahead » ou quelques notes de sax ténor. Alle simple pour les années 50. On se croirait au Blue Note. Steve se relève et prend son tour. Solo plus économe mais bien pensé. Ses prises d’air collent avec la rythmique. Valerio écoute la leçon de son Maître. C’est le même genre de relation qu’entre Johnny Griffin et Olivier Temine même si la différence d’âge est moindre. La rythmique se lance. Le batteur est aux balais. Alain Jean Marie parcourt le clavier à grandes foulées souples. Sangoma Everett joue de la mitraillette aux baguettes. De l’autre bout de la scène, Steve Grossman défie le batteur. Sangoma fait chanter ses tambours. Ca swingue Noir. Retour au thème pour un final aux deux ténors. Classique mais bon.

C’est un Blues. Alain joue le Blues et Steve apprécie. Tout est là : rythme, mise en place, feeling, temps suspendu. Bref le Blues. Après cette superbe intro, Valerio prend le solo de sax. Assis sur sa chaise, Steve ponctue son propos. Les mânes de Johnny Griffin et Dexter Gordon doivent se réjouir ce soir.Chaque saxophoniste, à son tour, se repose sur la chaise ou joue sur scène. Steve sait jouer le Blues. Il maintient la tradition vivante. Jeu expressif, déchiré, puissant du saxophone bref Bluesy. Solo de contrebasse à la Pierre Michelot : grave, profond, souple, bondissant. Les balais caressent la batterie pour l’accompagner. Quelques notes de piano comme des doses d’alcool fort. Breaks de batterie pour relancer la machine.

« I can’t get started » une ballade des années 1930 dont Dizzy Gillespie donna des versions immortelles avec son Big Band Atomique entre 1946 et 1948. A Valerio de jouer. Assis sur sa chaise, Steve le soutient de temps en temps. La rythmique est en velours rouge, chaude et souple.Alain Jean Marie brode des perles de nacre. La musique s’étire, respire. Valerio reprend son solo. Assis, tranquille, Steve le soutient de temps en temps.

Alain lance un morceau beaucoup plus viril, plus pêchu. Les sax repartent à l’attaque. A Steve de prendre le large. Le jeu reste classique mais, nom de Zeus, c’est bon ! Echange chant/contre chant des sax ténors puis Valerio prend le devant.Steve claque des doigts, bat des mains, est enthousiasmé par le jeu de son pianiste. Qui ne le serait ? Alain envoie des vagues sonores puissantes et chaudes comme la Mer des Caraïbes. Un solo de Gilles Naturel tient chaud au corps et au cœur. Breaks de batterie en réponse aux saxs. Alain Jean Marie, Sangoma Everett, deux anciens accompagnateurs de Barney Wilen. Ca s’entend encore.

PAUSE

C’est reparti avec Valerio poussé par la rythmique. Pas de doute. Steve a plus de force expressive que Valerio. Plus de vécu mais pas seulement. Il arrive à Steve de jouer face au batteur ou au pianiste. Comme Miles Davis, il tourne le dos au public pour lui donner encore plus.

« Somewhere over the rainbow » une ballade archi connue. Intro par un solo de Steve Grossman. Beau son grave. La rythmique joue la ballade qui tue et Steve glisse dessus comme un patineur tranquille. Chant/contre chant des saxophones. Solo de piano puis solo de contrebasse à l’archet. Ca nous gratte l’âme au bon endroit.

Un morceau plus vif, plus nerveux. Quand les deux saxophonistes attaquent ensemble, ils mordent bien. Solo de Valerio. Grand son. La rythmique pousse, impeccable et implacable. On peut se repose sur ces gars là mais pas se reposer avec eux. « L’intensité, l’intensité, l’intensité » comme disait Art Blakey. Un sentiment d’urgence vitale se dégage du jeu de Steve Grossman. Cela fait partie des signes qui distinguent le grand musicien. La rythmique repart menée de main de maître par Alain Jean Marie. Solo de contrebasse accompagné d’un joli cliquetis de batterie. Gilles Naturel c’est l’homme tranquille de la contrebasse. Tranquille toujours, ennuyeux jamais.

« Whims of Chambers » composition du contrebassiste Paul Chambers. Ca swingue simplement. Steve joue face à Gilles. Solo de contrebasse ponctué par les cliquetis des cymbales. Quelques notes de piano pour pimenter la sauce. La contrebasse danse le rigodon. Solo d’Alain Jean Marie gorgé de swing. Quel souverain du rythme ! Il n’y a pas de solo de batterie qui casse le morceau mais des breaks qui le relancent. C’est mieux. Retour au thème pour le final. C’est si bon.

Un standard dynamique dont le titre m’échappe. Steve mène, Fabio relance, la rythmique avance. Solo de Fabio bien viril, hard bop. La rythmique est sans peur et sans reproche. Un solo de piano d’Alain Jean Marie semble tranquille, classique au départ. Puis, sans coup férir, avec le même calme olympien, il vous fait entrer au cœur du feu sacré de la musique.

Il y avait un 3e set mais le marchand de sable était passé. Je suis rentré me coucher bercé par le chant des saxophones.

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Rick Margitza Quartet in Paris

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Rick Margitza Quartet.

Paris. Le Sunside. Samedi 18 juillet 2009. 21h.

Rick Margitza : saxophone ténor
Manuel Rocheman : piano
Riccardo del Fra : contrebasse
Jeff Boudreaux : batterie
+
Chloé Cailleton : chant.

Pour commencer, des petites figures rythmiques ultrabrèves s’entrechoquent. Le piano à queue est ouvert. Le bras gauche de Riccardo del Fra se dédouble entre le vrai et son reflet. C’est magique comme la musique. Ils sont arrivés à la mélodie sur un tempo medium. La musique monte doucement en puissance au gré des volutes du saxophone. Solo de piano au swing léger et solide à la fois. C’était « Street ».

Jeffe Bourdreaux fait scintiller les cymbales. Toujours cool, toujours medium. Ca glisse comme un bateau à voile sur une mer calme. Solo majestueux du Maestro Riccardo del Fra soutenu par les cymbales et ponctué par la batterie. Le quartette repart et monte en volume de sons et d’émotions. Quand Rick se lance, il vous élève le corps et l’âme. Solo total de sax ténor lyrique, viril, chaud, doux et ça repart joyeusement. En 2009, il est encore possible de swinguer à la Stan Getz. Merci Messieurs. Jeff Boudreaux fait rouler ses tambours à la mode Nouvelle Orléans. Même chez un Blanc, l’héritage africain est évident. C’était « Wall » puis une composition dont j’ai manqué le titre.

Mademoiselle Chloé Cailleton est invitée à rejoindre le groupe pour chanter « Crying ». C’est une ballade comme le titre l’indique. Elle vocalise en fusion avec le saxophone.

Suit un morceau plus rapide, plus swing. La batterie est métronomique, la contrebasse souple, le piano inquiétant et le saxophone mène la danse. Les vocalises sont en léger décalage avec le sax, se superposent à ses variations. La rythmique swingue superbement. C’était « Swing ».

« Saint Sonny » hommage de Rick Margitza à Sonny Rollins et son arrangement de « Saint Thomas ». Ca sonne bien comme une calypso mais jouée par des Blancs. La rythmique étincelle de swing avec Manuel Rocheman aux commandes. Rick Margitza les rejoint, en forme, mais nous savons, comme lui, qu’il n’est pas Sonny Rollins. Il est bon de rendre hommage aux gens de leur vivant. Morts ils n'en profitent pas. Enfin, la petite Chloé se lâche et rivalise de swing avec Rick !

PAUSE

Solo introductif de batterie bien funky, bien New Orleans. La contrebasse relance. Ca sautille joyeusement. Le quartette est composé de quatre membres virils et actifs. Ca joue. Il y a un héritage de la virtuosité  de Martial Solal chez Manuel Rocheman mais en plus classique.

Une ballade. Le son du sax devient méditatif, élégiaque. Riccardo del Fra prolonge les notes et le plaisir dans son solo. C’était « Heart for hearts ».

Chloé Cailleton revient sur scène. Quelle rythmique ! Souple, chaude, puissante. Ils sont en ballade. Voix et sax se répondent, se confondent.

« Gypsies » morceau écrit par Rick Margitza pour sa famille, son héritage. C’est un Gitan d’Amérique. C’est mon morceau fétiche de Margitza. Intro très funky de batterie. La rythmique reprend. La batterie reste funky alors que Rick swingue tranquillement. Ca monte en puissance. La petite Chloé en sautille de joie pendant que la fusée Rick Margitza décolle poussée par le moteur de la rythmique. Jeff Boudreaux swingue comme un démon léger et coquin alors que Riccardo del Fra nous donne la leçon de contrebasse (il dirige la section Jazz au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris tout de même). La tension est permanente et agréable. Voix et sax se répondent. Le sax domine. La petite Chloé a du mal à se lâcher. Elle semble intimidée par ces grands Messieurs. Solo final de batterie. New Orlans Swing. Ca balance sévère. Jeff joue la même figure rythmique de plus en plus doucement jusqu’à la fin.

Solo introductif de sax ténor. Pas de doute, Rick maîtrise son instrument. Le sax souffle, chante, vibre, vit, gémit. Chloé chante en anglais accompagnée par le groupe. Elle a toujours du mal à se lâcher. Elle apprend le métier. Rick lui file sur son tapis volant. Je ne connais pas cette chanson « Love wants to dance ». Elle finit dans un souffle de saxophone.

« E.Jones » hommage de Rick Margitza au batteur Elvin Jones. Morceau vif, nerveux. Manuel Rocheman sonne à la Mac Coy Tyner. Rick devient coltranien. Jeff Boudreaux est encoire plus polyrythmique qu’avant. Ricardo del Fra sort un gros son à la Jimmy Garrison. Trio sax/contrebasse/batterie qui chauffe méchamment. Ca percute. Le combat est rude mais fait play. La contrebasse arbitre entre le sax et la batterie. Un duo batterie/sax ténor me rappelle ce moment de grâce entre Jack de Johnette et Rick Margitza au Quai Branly. Ce n’est pas à ce niveau mais ça assure. Un bon match de boxe musicale plutôt free. Chloé a quitté le ring. Doucement piano et contrebasse se glissent dans la mêlée. Solo de batterie. Normal pour rendre hommage à Elvin Jones.

Je n’avais pas école dimanche mais le marchand de sable était déjà passé. Je n’ai donc pas assisté au 3e set. Excellent groupe qui a su faire la place à une chanteuse débutante qui doit encore gagner en confiance pour vraiment faire ses preuves. Si le grand Cric ne la croque pas, j’irai la réécouter. Elle ne minaude pas, n’imite pas les grandes dames du Jazz (Ella, Billie, Sarah). Chloé Cailleton mérite donc d’être suivie.

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Conversation pour deux guitares: Jonathan Kreisberg&Nelson Veras

Publié le par Guillaume Lagrée

Le 9 Jazz Club. Paris.

Nelson Veras : guitare électro acoustique
Jonathan Kreisberg : guitare électrique

Jonathan Kreisberg avait deux jours de liberté dans sa tournée européenne. « Je me suis dit : Nelson vit en Europe, à Paris. J’ai frappé à sa porte et je l’ai supplié de jouer avec moi ! » explique Jonathan.

« Shadow list » (Kreisberg). Jonathan a dit tout le bien qu’il pensait de l’extraordinaire Nelson Veras. Emu, flatté, Nelson a souri sans rien dire. Bien belle intro, joyeuse et nostalgique à la fois. Tout de suite, les deux guitares se fondent, se distinguent, s’aiment. Ca swingue avec grâce. Joe Pass peut reposer en paix. La relève est assurée. A croire qu’ils ont toujours joué ensemble alors que c’est le premier concert de ce duo. Plus personne ne parle. La musique est si belle, si pure qu’elle impose une écoute attentive d’elle même. Au tour de Nelson de prendre les devants. Montée en duo pour le final. Impeccable.

« I am old fashioned », un standard. Ca ne sonne pas démodé du tout. La pluie d’orage et le ventilateur les accompagnent. Nelson est toujours aussi brillant. Les notes filent comme des étoiles. Il y a beaucoup de respect et de complicité entre ces deux hommes. Chacun son tour devient accompagnateur, leader et ça coule comme une source vive et claire. Cette musique nettoie la tête des miasmes de la vie. Certains spectateurs n’en peuvent plus de désir et applaudissent avant la fin du morceau.

Jonathan parle : « Nous jouons comme si nous étions dans la maison de Nelson. Nous réalisons que vous êtes là lorsque vous applaudissez. Je ne fais pas de la musique avec lui, je discute. C’est un extraordinaire musicien et un des gars les plus gentils que je connaisse. »

« Stella by starlight ». Intro à la guitare électrique. Ca joue, vole, virevolte. Il ne manque que le feu de camp mais l’esprit est là. Ils s’amusent et nous règlent. Même la fin est un gag, en finesse évidemment.

Nelson parle : « Il joue de manière incroyable et c’est un mec incroyable ». Ils se complimentent mutuellement. Ils peuvent.

« Body and Soul ». C’est un dialogue d’orfèvres. Ils pourraient jouer « Here is that rainy day » vu le temps dehors. Pour l’instant, ils nous emportent corps et âme.(body and soul). C’est une leçon de guitare mais pas sommaire.

« Nous nous échauffons. Le prochain set sera un vrai set. Celui çi c’est l’échauffement. J’aimerais tourner avec Nelson. Nous avons déjà tellement progressé en une semaine ».

« Lilia » (Milton Nascimento). " Je ne l’ai jamais joué " avoue  Jonathan. C’est brésilien, du pays de Nelson, pas de celui de Jonathan. Jonathan fait la basse rythmique, tape du pied. Nelson se ballade sur la mélodie. C’est assez funky en fait. Je reconnais cette magnifique chanson jouée par Wayne Shorter avec son auteur Milton Nascimento. Dieux que Nelson la joue bien ! Le Brésil est arrivé à Paris. Ca marche. Les gens se taisent tellement c’est beau. Jonathan passe en leader. Il se débrouille avec cette chanson nouvelle pour lui. C’est de la musique à vous rendre amoureux.

PAUSE

« It’s time to make the donuts » me dit Jonathan avant de reprendre le concert. Il fait allusion à une vieille publicité télévisée américaine. Un vieux monsieur se réveille, se frotte les yeux et dit : « It’s time to make the donuts » (Il est temps de fabriquer les beignets). Pour Jonathan c’est le moment d’offrir des douceurs au public (to make sweets for the people).

C’est ce qu’ils font. Ils nous offrent des douceurs sans jamais nous écoeurer. « Nous nous étions rencontrés avant mais nous n’avions jamais joué ensemble avant » précise Jonathan.

« From the ashes " (Kreisberg). Morceau élégiaque, aérien, élégant. Au son de cette musique, mon âme rêveuse vagabonde vers un ciel lointain.

« Windows » (Chick Corea). Les fenêtres sont grand ouvertes vers l’air du large. Cette musique brille, brûle, enflamme l’air du soir

« Francisco » (Tonino Horta). « Nelson a réussi à faire un arrangement différent, personnel de ce morceau. Dès que je l’ai entendu, j’ai voulu le jouer avec lui. » C’est une ballade. Le ventilateur ronronne avec nos esprits bercés par la musique.
« J’ai cru entendre les hélices d’un quadrimoteur mais hélas
Ce n’est qu’un ventilateur qui passe au ciel du poste de police
»
(Serge Gainsbourg, L’Anamour).

« C’est la première fois que nous jouons ensemble. Ce qui est certain c’est que ce n’est pas la dernière » ajoute Jonathan. Ils jouent « Inner Urge » de Joe Henderson, un classique du Hard Bop. L’urgence est bien là. Ils ne la jouent plus cool. Quoique… Sur des airs connus, ces musiciens vous emmènent vers des espaces inconnus où vous vous sentez bien. C’est là qu’est le plaisir. Ca joue entre ces deux là. Le volant ne retombe jamais au sol dans cette partie.
Un dernier éclair gag de guitare électrique pour finir.

Je suis parti avant le rappel. J’avais école le lendemain. Le premier concert de ce duo fut une merveille. La sympathie entre ces deux virtuoses est évidente. Puisse ce syndicat d’admiration mutuelle nous réjouir longtemps encore !

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Mes anciens articles

Publié le par Guillaume Lagrée

A tous présents et à venir salut;
mes articles de 2008 à 2009 se trouvent sur mon précédent blog.
J'ai écrit de 1998 à 2008 pour citizenjazz.
Un de mes articles est publié chaque mois par le magazine littéraire Best Seller Consulting News dans la rubrique Jazz Club.
Bonne lecture à tous.
Chordially ( Charles Mingus)
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La Renaissance d'Arratha par Tigran Hamasyan

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

Tigran Hamasyan Quartet. Arratha Rebirth.

Le New Morning. Paris. Jeudi 9 juillet 2009.21h.


Tigran Hamasyan : piano
Sam Minaie : contrebasse, guitare basse électrique
Art Juliard : batterie
Michael Valanum : guitare électrique
Areni : chant

Les musiciens montent sur scène à 21h37. L’abus de patience est caractérisé.

Une vague, une valse au tempo oscillant entre le tempo et le rapide se lève. La chanteuse est toujours aussi belle mais le chant traditionnel arménien ne swingue toujours pas. Elle chante une mélopée, dans une grande robe à bandes horinzontales multicolores. Le solo de Tigran coule comme un ruisseau dans la montagne. Aller direct pour l’Arménie. Le piano commence à gronder, le torrent à grossir. Ca pousse. Tigran joue en se levant, en s’asseyant comme s’il arrachait le piano de la surface terrestre. Le public est scotché, en haleine, n’osant imaginer ce qui va se passer ensuite. Le contrebassiste et le batteur luttent pour le suivre. La voix monte en transe et le trio pousse comme un power trio de rock. Une ligne mélodique implacable est accompagnée de brisures rythmiques incessantes. C’est la grande classe. Un guitariste vient s’ajouter au groupe. Le duo piano/voix est cristallin, liquide. Passage à la basse électrique. La basse gronde derrière un friselis de guitare qui vient se mêler à la voix d’Areni.

Sur un coup de batteire, ça repart sur l’air de départ, puissant, nerveux. Quand la guitare et la basse montent le son, je n’entends plus le piano de Tigran. Moins encore avec la batterie. La voix, grâce au micro, surnage. Ca devient du rock gothique arménien.
C’était « Sybilla » puis « Corrupt ». En effet, la chanteuse a des airs de Sibylle et le deuxième morceau était corrompu par l’électricité.

Retour au calme avec une version en trio piano/contrebasse/batterie d’un standard du Jazz « Just friends ». C’est léger, frais, rapide. Même là, le jeu reste un peu brusque, un peu rock’n roll. Solo de contrebasse ponctué par le piano et les balais sur la batterie. La tradition vivra longtemps avec des petits gars comme ça. Tigran quitte la ballade en accélérant tout en gardant le thème en arrière plan. Toute la fougue des 22 ans de Tigran s’exprime sur ce standard râbaché. Ses cassures rythmiques sont imparables. Retour au thème, tout en douceur. La musique progresse, s’arrête, repart, bifurque, avance par des chemins de traverse,  ad augusta per angusta . Même en trio acoustique, ce groupe dégage de purs moments de rock’n roll.

« Cinales ». Duo avec la chanteuse sur un air du folklore arménien dont je ne garantis pas le nom. Enfer et damnation ! Même au New Morning, il existe encore des crétins qui ne savent pas qu’un téléphone portable doit être éteint pendant un concert. C’est triste. Ca sent l’amour perdu, le bel Azéri interdit. Tigran explore cette chanson, la couvre d’or et de parfums comme un nouveau Roi mage. Areni sait tenir la note aigue dans un souffle. Le piano coule comme un ruisseau de montagne. Je ne peux pas mieux dire.

Retour du groupe avec basse et guitare. Ca démarre sec, précis, grave. Areni chante des ouh et des ah charmants mais moins qu’elle dans sa robe multicolore. Quand guitare, basse et batterie se déchaînent, il faut un clavier électrique pour qu’on t’entende, Tigran. !

PAUSE

En fond sonore, comme avant le concert, l’album « Giant Steps » de John Coltrane. Le concert est produit par une société nommée Giant Steps d’ailleurs. Retour du groupe avec basse et batterie, sans la chanteuse, à 23h05. Cool les gars.

J’ai entendu Tigran jouer ce morceau en trio avec les frères Moutin. Avec guitare et basse électrique ça change. La guitare joue plus doucement ce qui permet d’entendre le piano. Le piano brille en gouttes d’eau pure. La musique trouve son équilibre entre un solo de guitare genre rock progressif, basse et batterie rock et le piano qui swingue en diable. Le guitariste s’est assis pour écouter. Tigran fait monter le piano par vagues, de plus en plus puissantes, comme Keith Jarrett il y a quarante ans mais avec un feeling oriental, arménien qui n’appartient qu’à lui. Il est en train de rendre le public fou de joie. Quelle énergie chez ce petit bonhomme ! Fin en douceur avec pédale au piano et à la guitare.

« Love Story ». La chanteuse revient. Le guitariste s’en va. Retour à la contrebasse. C’est la ballade qui tue. Tigran distille les notes comme un chimiste des gouttes de parfum. Et toujours l’esprit de la danse . Le batteur tapote les tambours de ses mains. Le contrebassiste ponctue. Tigran plane, envolé avec le piano, si loin et si proche de nous. La chanteuse reprend sa mélopée montagnarde, caucasienne, arménienne. Léger cliquetis des baguettes sur les cymbales. Sont ce des Zijian (maison fondée par un Arménien) ? Accélération brusque qui laisse sur place. Ruptures rythmiques incessantes. Et le retour au calme d’un geste. Pas de clavier électrique. Tigran est concentré sur le piano ce soir. « Ecoute mon bien aimé mon chant franchir les montagnes et les vallées pour arriver jusqu’à toi ».C’est ainsi que je traduis le « Aaaaa… » d’Areni.

« Jenah Joh » chanson folklorique arménienne dont je ne garantis pas le titre. Un air ultra rapide comme Tigran sait le faire. Qu’est ce qu’il fabrique le bien aimé pour ne pas surgir appelé par le chant de la belle Areni, l’enlever sur son cheval blanc et passer la montagne pour l’emmener l’épouser au village ? Solo de piano. Tigran nous démontre ce que l’on peut sortir d’un piano à queue nippon. Est-il sponsorisé comme Ahmad Jamal par Steinway ? Il le mériterait vu ce qu’il en fait. A chaque fois que j’entends un solo de Tigran Hamasyan,j’attends un concert solo de ce garçon. J’attends depuis 2003 et j’attendrai le temps qu’il faudra. Retour au trio tout en souplesse, vigueur, relances rythmiques. Ces gars sont infatigables, intarissables et jamais ennuyeux. Un petit blues au milieu de l’air arménien. Une musique à la fois bourrée de surprises et d’une logique implacable. Tigran saute de joie tant il s’engage sur son piano. Retour de la chanteuse pour conclure.

RAPPEL

Solo de batterie, genre marche funky aux baguettes. Le scat-rap de Tigran Hamasyan en duo avec son batteur est toujours amusant. A chacun son tour de balancer ses rythmes. Tigran se remet au piano, retour du contrebassiste et de la chanteuse. Ca vole très vite, très haut, très fort. La voix plane comme un aigle au dessus des montagnes d’Arménie. Soudain, un solo calme, rêveur, mais toujours dansant, du piano. Ca repart aussi sec en trio avec la basse électrique. Le tempo est haché, dévoré, enjambé.

Ces jeunes gens ont faim. La révolution Tigran Hamasyan est en marche et rien ne l’arrêtera.

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Fred Hersch Trio au Duc des Lombards

Publié le par Guillaume Lagrée

Fred Hersch Trio

Paris. Le Duc des Lombards. Mercredi 8 juillet 2009. 20h.

Fred Hersch : piano
John Hebert : contrebasse
Nasheet Waits : batterie

La photographie de Nasheet Waits est l'oeuvre de l'Intouchable Juan Carlos Hernandez.

Du Gershwin pour commencer nous annonce Fred Hersch. Son jeu est très mélodieux. Il a accompagné Art Farmer, Stan Getz, Joe Henderson et ça s’entend. C’est « The man I love ». Tout est fin, précis dans ce trio. Le cliquetis des baguettes de Nasheet Waits, c’est de la dentelle de Calais. Une petite danse dans l’aigu, en vagues, amène la fin du morceau. C’est de l’orfèvrerie.

« Black dog pays a visit », une composition de Fred Hersch inspirée par la dépression surnommée « Black Dog » par Sir Winston Churchill. Un solo de maillets pour commencer. Le climat est sombre. La contrebasse y ajoute de la profondeur. Le piano sonne plus léger mais brumeux et inquiétant lui aussi. Le passage du chien noir est bien visible. L’ambiance est triste, lancinante, dépressive. Solo de maillets. Les tambours chantent la complainte du dépressif, son oppression ponctuée de coups de cymbales. C’est précis et émouvant. La tension est palpable. Personne n’applaudit le solo. Nous écoutons attentivement.

Ils enchaînent sur « Lonely Woman » d’Ornette Coleman, autre morceau dépressif. Puis sur un thème de Bill Evans, musicien dépressif par excellence, « Nardis ». Ils quittent le thème, dérivant, tournoyant puis y reviennent mais de loin. Beau solo de contrebasse. Les cordes craquent mais ne cèdent pas. Elles vibrent, grondent. Le piano repart sur « Lonely Woman ».

« Change partners » (Irving Berlin). Un morceau frais, joyeux pour sortir de la phase dépressive. C’est joyeux mais avec un voile d’inquiétude. Ce n’est pas jubilatoire comme Martial Solal ou Ahmad Jamal. Du moins pour le pianiste. Le batteur, lui, rayonne. La contrebasse, elle, sautille.

« Saraband » (Fred Hersh). Une composition d’il y a 20 ans environ. C’est une ballade. Le batteur se met aux balais et fait ronronner ses tambours.

« Fore runner » (Ornette Coleman). Ca sautille, ça gigote. C’est du Ornette. Nasheet Waits est un batteur prodigieux : virevoltant, surprenant, impeccable.

« Some other time ». Une nouvelle ballade. Les balais font des papouilles aux tambours. La contrebasse sonne majestueusement. Le piano valse par là dessus. Ca glisse, vole, plane sans jamais se poser, ni s’épuiser.

Un solo de piano pour introduire. C’est du Monk mais le titre m’échappe. C’est heurté comme du Monk mais avec le liant de Fred Hersh. Le groupe a repris avec une marche décalée aux cymbales.

Ce soir j’ai découvert un pianiste, artiste modeste, qui gagnerait à se lâcher plus mais il lui faudrait vaincre pour cela sa timidité naturelle. Le contrebassiste est bon. Le batteur, Nasheet Waits est jeune, talentueux, précis, fin, élégant. Il a encore beaucoup à nous dire. A suivre de près.

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