Radical Jewish Culture

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 


Paris 3e arrondissement. 71 rue du Temple. Métro Hôtel de Ville.

Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

Radical Jewish Culture

Exposition visible jusqu’au dimanche 18 juillet 2010.

 

 

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La photographie de Marc Ribot est l'oeuvre du Charnel Juan Carlos HERNANDEZ.

 

 

 

Voici mes notes suite à la visite du dimanche 27 juin 2010 sous la conduite savante et éclairée d’un commissaire de l’exposition.

 

Le Klezmer Swing était à la mode dans les années 1930-1940 pour les fêtes de la communauté juive américaine (bar mitzvah, mariages etc.). A partir des années 1950, cette musique devient ringarde. C’est la musique du ghetto, des parents. Les orchestres ne jouent plus que dans les hôtels de la Côte Est pour la bourgeoisie juive en vacances. Dan Taras, star du Klezmer Swing, a vécu jusqu’à la fin des années 1980. Il a eu le temps de voir sa musique redécouverte à partir des années 70. En 1979 sort l’album « Jewish Klezmer Music » d’Andy Statman et Zev Feldman avec clarinette, contrebasse, cymbalum. Volonté de retour aux sources mais il faut préciser que cette musique est juive car ce n’est plus évident.

 

Au New England Conservatory de Boston (Massachussets) naît le Klezmer Conservatory Band dans les années 70. Parmi ces étudiants,  Don Byron , clarinettiste qui n’est ni Blanc, ni Juif et déclare jouer cette musique en visiteur et Frank Mundel (trompette) . Frank London crée lui les Klezmatics mélangeant klezmer et punk. Le klemzer s’actualise avec le punk, le funk, le rock, le free jazz. Frank London a suivi les cours de Lester Bowie, membre de l’Art Ensemble of Chicago et l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM). La conscience juive renaît en même temps que la conscience noire. et la conscience gay . C’est le minority factor cher aux Américains. Comme les Noirs venus d’Afrique, les Juifs venus d’Europe centrale et orientale ne peuvent faire demi tour. Contrairement aux Italiens et aux Irlandais, le retour au pays d’origine est impensable.

 

David Krakauer, clarinettiste classique, se lance dans le klemer à la fin des années 80 avec Klezmer Madness. Il crée un groupe avec le pianiste Anthony Coleman. Tous les deux sont fascinés par le Jazz des années 20 ( Sidney Bechet et Jelly Roll Morton). Ils invitent à jouer avec eux Michael Alpert, chanteur et accordéoniste klezmer traditionnel.

 

Septembre 1992, premier festival « Radical Jewish Culture » à Munich, Bavière, Allemagne, ville de naissance du parti national socialiste allemand, où Adolf Hitler tenta un premier coup d’Etat en 1923. John Zorn (saxophone) et Marc Ribot (guitare, Français installé aux USA) sont les deux figures marquantes du mouvement. Ils n’ont pas besoin de jouer klezmer pour s’affirmer comme Juifs.

 

Pour l’occasion, John Zorn crée « Kristall Nacht » avec David Krakauer, Anthony Coleman, Marc Feldman (violon). Ce spectacle marque le souvenir de la Nuit de Cristal du 9 novembre 1938 (20 ans jour pour jour après la chute du IIe Reich allemand). Avant le spectacle, les portes se ferment. Pendant 15 mn, des bruits de train passent en boucle très fort. Si vous ne comprenez pas ce que signifient ces trains, voyez les 9h du film « Shoah » de Claude Lanzmann. Les musiciens portaient une étoile jaune avec écrit dessus « Jude ». Le premier morceau s’intitule « Shtetl (Ghetto Life) ». Le klezmer est mêlé de discours d’Adolf Hitler. Ce morceau signifie la fin du monde yiddish et l’imminence de la catastrophe.

Le deuxième morceau s’intitule « Never again ». 11 minutes de bruits de bris de vitres entrecoupés de chants de synagogues et de musique «  Noise ». 35mn d’extraits du spectacle sont diffusés en film dans une salle de l’exposition. J’ai tenu 15mn. C’est une expérience éprouvante pour les nerfs, si éprouvante que John Zorn ne l’a joué que 3 fois depuis 1992, y compris la création.

 

John Zorn s’est tourné vers son identité juive suite à des événements personnels notamment des injures subies lors d’un mariage au Japon. Rentré à New York, il s’installe dans le Lower East Side, quartier de ghetto, aux loyers bas où se trouvait la Knitting Factory , ancienne usine transformée en scène d’avant-garde. Cet ancien quartier de Juifs russes est devenu un quartier noir. Rudolf Giulani, maire de New York City, a expulsé les sans abri du cœur de New York dans les années 1990. Aujourd’hui le Lower East Side, l’East Village se sont embourgeoisés.

 

Dans les années 1980, Anthony Coleman s’est promené en Yougoslavie en touriste. Il y découvre les traces d’une vie juive disparue comme au port de Dubrovnik en Croatie (lire «  Un pont sur la Drina  » d’Ivo Andric, prix Nobel de littérature, pour saisir cette ambiance multiculturelle des Balkans à l’époque ottomane). Dans les années 1990, Anthony Coleman se tourne vers la musique des Blakans (sépharade et non plus ashkénaze comme le klezmer). Il joue avec le « sepharadic tinge » en allusion au « spanish tinge » de Jelly Roll Morton.

 

Anthony Coleman a mené un deuxième projet « Self Haters », ceux qui se haïssent eux-mêmes, en référence aux écrits de Philip Roth (« Portnoy et son complexe », « La tache »). Il fait allusion à ses parents qui ont tout fait pour s’américaniser, ont changé de nom pour ne plus apparaître visiblement Juifs. Coleman reprend l’image du flâneur chère à Walter Benjamin ( lire « Paris, capitale du XIX° siècle ») qui rencontre le passé par accident dans la ville moderne.

 

Dans la « Old Knitting Factory » (remplacée aujourd’hui par la « New Knitting Factory »), le mouvement « Radical Jewish Culture » organisait des fêtes pour Pessah, la Pâque juive qui célèbre la sortie des  Hébreux d’Egypte sous la conduite de Moïse (« Moïse a fait errer les Hébreux quarante ans dans le désert pour les emmener dans le seul pays du Proche Orient où il n’y a pas de pétrole » Golda Meir). La Hagadah , récit de ce voyage, est reliée à l’actualité politique du moment.

 

Poussant plus loin encore la recherche des racines, ce mouvement radical a plongé dans la tradition ésotérique, mystique juive. Cela se voit dans certaines pochettes d’albums de la collection « Radical Jewish Culture » de John Zorn sur le label Tzadik. Ce lien avait déjà été fait par des artistes de la Beat Generation comme le poète Allen Ginsberg dont le poème « Kaddish » est dédié à sa mère.

 

Radical signifie une esthétique radicale pour John Zorn, une politique radicale ( des Américains libéraux donc de gauche) pour Marc Ribot, un retour aux racines comme Frank London dont les pochettes d’albums sont illustrées par des photographies de cérémonies prises dans des familles juives.

 

En conclusion, « Masada » de John Zorn ou le projet d’une nouvelle musique juive du XX° siècle. Puisque le Jazz est passé en 40 ans de Jelly Roll Morton à Cecil Taylor (rien que pour les pianistes), pourquoi la musique juive ne pourrait-elle en faire autant ? L’iconographie des albums reprend celle des manuscrits de la Mer Morte (les plus anciennes versions de la Bible qui nous soient parvenus). Masada, c’est le nom d’une forteresse en Judée où, en 70 ap. JC, les derniers soldats Juifs préfèrèrent se suicider plutôt que de se rendre aux centurions romains. Ce récit nous est parvenu par Flavius Josèphe, Juif pieux qui se mit au service de Rome et écrivit en latin. Aujourd’hui, Masada est un symbole de la droite nationaliste israélienne. L’usage de Masada en musique fait débat chez des musiciens, plutôt marqués à gauche. Pour John Zorn, c’est un combat culturel, pas politique.

 

Après ces notes, éclairantes, je l’espère, allez découvrir cette exposition, prenez votre casque à l’entrée et gorgez vous d’images et de sons de cette avant-garde new yorkaise qui marque encore aujourd’hui la musique d’improvisation. Après les Noirs, les Juifs forment la communauté qui a le plus apporté au Jazz. Le mouvement Radical Jewish Culture est le premier à revendiquer fièrement cette identité tout en l'ouvrant au maximum. Savoir d'où l'on vient pour ne pas se perdre en chemin.

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