Goldberg Variations/Variations. JS Bach&Dan Tepfer

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Goldberg Variations/Variations

JS Bach&Dan Tepfer

Sunnsyside Records. 2011.

Dan Tepfer: piano

Les Variations Goldberg de Jean Sébastien Bach sont surnommées l'Ancien Testament de la musique. Cela vaut bien sûr pour cette musique savante européenne dite " classique " ou " précise " comme aimait dire Leonard Bernstein. Cette musique peut être qualifiée de précise parce que l'usage imposé par les conservatoires veut qu'on la joue à la note près sans rien y enlever, ni y ajouter. Conservatoire a la même racine que conserve, conserver, conservatisme. La musique, c'est comme les ananas, si vous la gardez trop longtemps en conserve, elle vieillit, rancit et devient impropre à la consommation. Max Roach, batteur surnommé The Professor ", lorsqu'il vint à Paris pour la première fois en 1949 en compagnie de Charlie Parker, Kenny Dorham, Miles Davis, rencontra des musiciens classiques qui lui dirent: vous en avez de la chance. Vous créez votre musique, vous la jouez comme vous voulez et on vous paie pour ça. Max ajoutait qu'il ne se rendait pas compte de sa chance. Dans la musique classique, on vous donne une partition et vous devez la jouer, point barre. Si vous voulez qu'on joue votre musique, vous devez la composer, jouer au Maître et exiger d'autres musiciens qu'ils vous obéissent à leur tour.

Dan Tepfer est d'une autre génération, d'un autre monde. Ce n'est pas un New Growth (traduction de Negro par Max Roach). il est l'héritier de siècles de musique européenne, formé dans d'excellents conservatoires et il crée en Jazzman comme son illustre aîné, le pianiste italien Enrico Pieranunzi. Il lit donc l'Ancien Testament de façon personnelle et actuelle. D'abord, il le joue au piano alors que Jean Sébastien (Johann Sebastian pour les puristes) Bach écrivait pour clavecin. Les puristes baroques voudraient que cette musique soit exclusivement jouée au clavecin, de préférence sur un clavecin fabriqué à l'époque de Bach, voire, mieux encore, sur lequel le Meister a joué. Le but avoué est de retrouver la pureté originelle de cette musique. Pari perdu d'avance. D'abord parce qu'il est contraire à l'esprit du baroque, ensuite parce qu'un clavecin fabriqué en 1685 ne sonne pas en 2011 comme en 1685 et qu'un claveciniste de 2011 ne joue pas comme un claveciniste de 1685 parce qu'il ne vit pas la même vie. Il ne mange pas, ne boit pas, n'aime pas, ne se déplace pas, ne communique pas comme son ancêtre. 

Après tout, les Variations Goldberg sont-elles autre chose que des variations couchées sur le papier, prêtes à engendrer d'autres variations? Le papier ne vit pas s'il n'est pas joué. Partant de là, avec tout le respect dû à Bach, rien ne vous interdit de créer à partir de cette musique, si ce n'est l'habitude. Fonder une oeuvre sur l'habitude, quel ennui! 

L'ennui, voici le mot que Dan Tepfer a banni dans son interprétation des Variations Goldberg. En lisant la pochette de l'album, vous remarquerez qu'il alterne une variation et une improvisation tout du long, à part un aria d'ouverture et un aria de clôture composés conjointement par Jean Sébastien Bach et Dan Tepfer. S'ils n'ont pu se rencontrer physiquement, les âmes de Jean Sébastien et Dan dialoguent tout au long de cet enregistrement. Evidemment, Dan Tepfer n'a pas la prétention outrecuidante d'être un compositeur à la hauteur de Jean Sébastien Bach qui, malgré quelques vicissitudes, traverse les siècles mais il tente, il ose, il se lance dans cette musique pour la revivifier, la faire découvrir à ceux qui ne la connaissent pas et redécouvrir à ceux qui croient la connaître.

A l'écoute, plus encore en le voyant mais, à l'écoute déjà, vous sentirez, lectrices attentives, lecteur concentrés que l'attitude, l'état d'esprit du pianiste change selon qu'il joue une Variation ou qu'il improvise à partir d'elle. Les connaisseurs des standards du Jazz reconnaîtront " Round about midnight ", " Never let me go ", " Everytime we say goodbye " glissés subtilement au fil de cette musique. 

En résumé, il s'agit d'un album hautement recommandable que vous pouvez aussi bien mettre en fond sonore agréable qu'écouter attentivement, partition à la main, en regardant les indications techniques portées sur la pochette. 

Je gage que cette interprétation fera date pour les amateurs de piano qu 'il soit classique ou jazz. Espérons que les inconditionnels du clavecin ouvriront leurs oreilles et leurs lobes cérébraux à cette musique. Sinon, tant pis pour eux. De toute façon, il suffit d'aimer la musique pour aimer cette musique. Nul besoin d'aimer le piano. N'hésitez pas à écouter avec de grandes délices Dan Tepfer en concert jouer ses Variations Goldberg. " Dieu doit beaucoup à Bach " selon Friedrich Nietzsche. Dan Tepfer aussi et il le lui rend bien. Profitons en pleinement.

 

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