Rêve d'Afrique: Barney Wilen " Moshi too "

Publié le par Guillaume Lagrée

Barney Wilen with Caroline de Bendern

«  Moshi too »

Unreleased tapes recorded in Africa. 1969-1970.

Sonorama Records. 2012.

 

 

Lectrices africanistes, lecteurs africains, je vous ai déjà parlé de l’album “ Moshi “ de Barney Wilen et des souvenirs de Caroline de Bendern, sa compagne d’alors, sur cette aventure humaine et musicale de Tanger à Dakar. Caroline annonçait alors la sortie de bandes inédites enregistrées durant ce voyage en Afrique, bandes exhumées par Patrick Wilen, fils de Barney et infatigable défenseur de l’œuvre de son père.

 

Le résultat publié sous le titre « Moshi too » par l’excellent label allemand Sonorama, qui a aussi publié des bandes inédites de Barney Wilen et Donald Byrd à Paris en 1958, est une énorme claque pour l’auditeur. Cela commence dès la vision de la couverture de l'album : Caroline et Barney sur la Range Rover avec guitares et fusils comme un clin d’œil au « Machine Gun » de Jimi Hendrix. La pochette contient les souvenirs de Caroline de Bendern fort éclairants pour comprendre le contexte de ces enregistrements. Après le retour à l’ordre de juin 1968 en France (« La récréation est finie » avait dit le Général de Gaulle), pour fuir l’ennui, le spleen de Paris, Caroline et Barney, accompagnés de quelques amis, financés par une généreuse mécène issue de la grande bourgeoisie lyonnaise, Sylvina Boissonas (militante féministe aussi), étaient partis pour traverser l’Afrique, de Tanger à Zanizbar. L’aventure se termina à Dakar après des mois d’errance, de rencontres, d’improvisation humaine et musicale.

 

De retour à Paris, le label Saravah fit un album studio à partir des enregistrements réalisés sur le terrain. « Moshi » sortit en 1972. Un album clef pour un genre que les commerciaux appelèrent bien plus tard world music mais blanchi, travaillé, lissé. Avec « Moshi too », nous revenons aux sources du Jazz et du Blues, la rencontre de Barney et de Caroline avec les musiciens africains depuis les Gnaoua jusqu’aux Mandingues en passant par les Peuls Bororo du Niger et leur rite de transe nommé Moshi (peut-être une déformation du « Monsieur » français).

 

Difficile de savoir où, quand, avec quels musiciens ces presque 80mn de musique ont été enregistrés. Peu importent les détails techniques. La musique emporte tout. De la Pop entraînante de «  Zombizar » (n°7) à l’improvisation finale de «  Black Locomotive » (n°14. 21mn orgiaques) en passant par le raffinement éthéré de la «  Serenade for Africa » (n°6), les enregistrements de musique populaire (« Fête à Tam » ou Tamanrassett, n°3 et 9 ou « Barka de Sala », n°8), Barney Wilen est toujours présent au sax ténor comme au soprano. L'Afrique est présente sous toutes ses formes sonores: musique, aboiements de chiens, cris d'enfants, paroles d'homms, bruits de villages...

 

Barney Wilen se remet en question sans cesse, plonge dans la musique africaine et nage avec grâce comme avec rage. Caroline est son ange gardien, ajoutant sa voix de Lady anglaise sur « Zombizar ». « Serenade to Africa » est digne du meilleur Wayne Shorter. « Black Locomotive » dépasse le groove hypnotique de Miles Davis ou de Carlos Santana à la même époque. Cette musique échappe aux définitions, aux frontières, aux genres. Elle est le fruit de la rencontre, de l’aventure, du voyage. Elle ne sent jamais le tourisme. 

 

En 2013, les Etats parcourus par Caroline de Bendern et Barney Wilen en 1969 et 1970 sont dans leur quasi-totalité classés en zone rouge pour les voyageurs français et occidentaux par le ministère français des Affaires étrangères. Leur aventure n’est plus faisable aujourd’hui. Heureusement, il nous reste ces enregistrements. Merci à Patrick Wilen de les avoir sortis de l’oubli. Merci à Caroline de Bendern d’avoir partagé ses souvenirs. Merci à Barney Wilen pour l’œuvre accomplie.

 

S'ils ne sont jamais arrivés à Zanzibar, Caroline chante et Barney joue " Zombizar ". Dansons maintenant!

 

 

 

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