Dizzy Gillespie, vingt ans après: Birks works!

Publié le par Guillaume Lagrée

 

 

 

Lectrices Be, lecteurs Bop, je vous invite aujourd'hui à vous souvenir de John Birks " Dizzy " Gillespie, mort le 6 janvier 1993, le même jour que Rudolf Noureev. Le lendemain, Plantu dessinait à la une du Monde, sur des nuages, Dizzy jouant de la trompette coudée, Noureev dansant et la Mort, souriante, qui applaudissait.

 

Vingt ans après sa mort, alors que la quasi totalité des trompettistes de Jazz actuels dérive de Miles Davis, artiste lunaire, voici quelques raisons personnelles d'aimer cet artiste solaire dont la musique ne cesse de me réjouir et de m'enflammer.

 

- Dans la discothèque de mon père, il y avait le concert de Dizzy Gillespie à Paris, salle Pleyel, en 1953 qui commence ainsi, " Bonsoir Mesdames, Messieurs et ... Enfants ". Dans ma tête de gamin de 6 ans, cela me faisait grand plaisir. Tout ce concert est une fête. Sarah Vaughan, " America's premire young singing starlet " comme la présente Dizzy s'en sort magnifiquement avec ces olibrius qui font tout pour la perturber alors qu'elle chante divinement " Embraceable You ".

 

- J'ai vu Dizzy Gillespie en concert à Rennes à la Maison de la Culture, avec mon père, en 1987. Dizzy avait 70 ans, il est arrivé avec 2h de retard et son batteur, les autres musiciens dont Clifford Jordan au sax ténor n'ayant pu arriver à temps. Pour nous faire patienter, un trio amateur rennais a occupé la scène. Ce trio était mené par un pianiste, professeur d'anglais, ami de mon père. Ensuite, ce pianiste a donc assuré le concert avec Dizzy. Mon père était fier de voir sur scène son ami avec Dizzy sauf que ce vieux grigou n'annonçait ni les morceaux, ni les tempi avant de démarrer, qu'il n'y avait pas eu de répétition et que, si ses musiciens n'étaient pas là, c'est parce qu'il ne les payait pas. Cela reste un beau souvenir tout de même. Quand Dizzy nous a parlé en anglais et a compris que le public ne comprenait rien, il a dit: " I know, I know, I should speak sloooowwwwwwllllyyyyy ".

 

- " La première fois que j'ai vu Bird et Diz ensemble sur scène, ce fut la plus grande émotion de ma vie habillé. Depuis, j'ai toujours cherché à atteindre cette émotion dans ma musique. Je m'en suis parfois approché de près mais je n'y suis encore jamais arrivé. Je cherche encore " ( Miles Davis, Autobiographie).

 

- " Le ryhthme afro-cubain est comme la joie de l'homme qui a découvert le feu " (Michel Leiris). S'il y avait déjà des orchestres cubains à New York avant que Dizzy n'intègre Chano Pozo (congas, chant) à son orchestre (1946-1948), c'est cet orchestre (l'Atomic Big Band) qui est la matrice originelle de la Salsa. Un jour, dans un bar branché à Paris, j'ai entendu " Manteca " transformé par un DJ. Ca sonnait encore très bien mais je préfère l'original à la copie.

 

- Chano Pozo était Cubain, ne parlait pas anglais, ne savait ni lire ni écrire la musique. Dizzy Gillespie ne parlait pas espagnol mais avait une connaissance encyclopédique de la musique. Quand un journaliste lui demanda comment il faisait pour communiquer avec Chano Pozo, il répondit: " Nous parlions en rythmes ". 

 

- Quand le grand orchestre de Dizzy Gillespie a joué à Paris, salle Pleyel, en 1948, ce fut le premier concert de Jazz moderne à Paris depuis la Libération. Serge Gainsbourg était dans la salle. Il avait 20 ans. 40 ans après, il racontait qu'il avait été incapable d'applaudir tant la puissance de cette musique l'écrasait sur son siège. L'enregistrement existe. Vérifiez vous même.

 

- Quand Dizzy Gillespie a enregistré " The eternal triangle " avec Sonny Rollins et Sonny Stitt aux saxophones ténors, il a dit à chacun, séparément, que l'autre était en grande forme, allait l'exploser et qu'il avait intérêt à assurer. D'où le résultat, gravé pour l'éternité.

 

- Quand Chet Baker s'est fait casser les dents par un dealer mécontent, qu'il a cessé de jouer de 1968 à 1974, c'est Dizzy qui l'a retrouvé, pompiste à une station service, lui a payé un dentier et appelé Max Gordon, le patron du Village Vanguard pour qu'il embauche Chet pour une semaine. Dizzy ne l'a pas lâché jusqu'à ce que Chet ait son contrat. Et Chet est redevenu Jazzman.

 

- " Be Bop " est une composition de Dizzy Gillespie. Pour clore toute discussion, chaque fois qu'un journaliste lui demandait " Qui a inventé le Be Bop ? " il répondait " Bird " (Charlie Parker) pour clore le débat. Disons que ce genre musical est une création collective née des séances after hours au Minton's play house à New York et de la rencontre entre Charlie Parker et Dizzy Gillespie.

 

- Ayant inventé le Be Bop  et la Salsa, Dizzy aurait pu se reposer sur ses lauriers. Au lieu de ça, il s'est contenté de découvrir, rien que pour le piano, Lalo Schifrin et Kenny Baron dans les années 60, Danilo Perez et Gonzalo Rubalcaba dans les années 80. Ce sont des musiciens qui comptent encore dans le Jazz en 2012 et qui savent tout ce qu'ils doivent à Dizzy.

 

- " Est ce que je suis heureux? Oui, mec. Heureux comme un chat dans une poissonnerie, heureux comme un pédé dans un camp de boy scouts " (Dizzy Gillespie, dans une interview à Jazz Magazine en 1970).

 

- Grâce à Dizzy Gillespie, j'ai compris en une minute la différence rythmique entre le Jazz, la Salsa et la Bossa Nova. Quel pédagogue!

 

- Lorsque Dizzy vint avec son Grand Orchestre jouer en Europe en 1948, sur 17 musiciens, seuls lui et son pianiste, John Lewis, n'étaient pas toxicomanes. La traversée se faisait en bateau. Elle était longue. Certains jours, tout l'orchestre était malade sauf John et Dizzy qui, à deux, mangeaient un petit déjeuner pour 17 personnes.Cet homme était plus grand que la vie. Un appétit digne d'Alexandre Dumas.

 

- En 1999, John Lewis eut droit à une soirée spéciale à Paris au théâtre des Champs Elysées. J'eus la chance d'y être. Il joua en solo, en trio avec Didier Levallet (contrebasse) et je ne sais plus quel batteur, puis avec l'Orchestre National de Jazz dirigé par Didier Levallet. L'ONJ devait jouer le répertoire du grand orchestre de Dizzy, période 1946-1948 et un jeune trompettiste français devait jouer le rôle de Dizzy. Il a souffert de la comparaison. Techniquement, il était incapable de jouer aussi vite, aussi haut, aussi fort que Dizzy. Comme disait Dizzy à son élève Miles Davis: " Miles, tu joues les notes. Tu les joues juste une octave moins haut que moi ".

 

- Dizzy Gillespie avait choisi une femme comme arrangeur pour son orchestre dans les années 50, Melba Liston (trombone). Dans le milieu macho du Jazz de l'époque, c'était simplement incroyable.

 

- Dizzy Gillespie fut un ambassadeur du Jazz, jouant avec son orchestre, pour le Département d'Etat des années 50 à 70, triomphant dans le monde entier, jouant avec les musiciens locaux, rencontrant les gens, toujours curieux, avide de rencontres et de découvertes. Son dernier orchestre s'appelait le United Nations All Stars Orchestra. Il n'était pas sponsorisé par l'ONU mais aucun autre titre n'aurait pu mieux le définir.

 

- Dizzy Gillespie a joué avec Stevie Wonder sur " Do what I do " (1982). Il avait 65 ans et groovait toujours monstrueusement. " Ladies and Gentlemen, I have got the pleasure to present You on my album, Mr Dizzy Gillespie " annonce Stevie Wonder avant que Dizzy ne joue.

 

- Dizzy Gillespie fit des apparitions mémorables au " Muppet Show " et au " Cosby Show ". C'est dans un autre show, en direct à la télévision américaine, qu'interrogé sur la méthode pour sonner puissamment à la trompette, il répondit, au grand effroi de son épouse Lorraine ( il composa pour elle une superbe ballade " Lorraine "): " Il faut serrer le trou du cul. Ca contracte le diaphragme et rend plus puissante votre colonne d'air ".

 

- Au festival d'Antibes Juan les Pins en 1962, il joua de la trompette dans la Mer Méditerranée, lui en haut, le pavillon de la trompette en bas. Malheureusement, ce ne fut pas enregistré, juste photographié. L'album enregistré sur place le fut sans public, les applaudissements, bruits de la Mer et des enfants étant rajoutés. Il demeure pourtant mon anti stress préféré.

 

- Parmi les nombreuses compositions de Dizzy Gillespie, il y a en au moins une qu'aucun Jazzman digne de ce nom ne peut ignorer, c'est " A night in Tunisia " composée en 1942 lors de la bataille de Tunisie entre Alliés et Afrika Korps, subtile évocation de la musique orientale.

 

- Dizzy Gillespie a toujours été fier d'être Noir. Après les Cubains, les Jamaïcains, les Brésiliens, il a été au Nigeria apprendre les rythmes des maîtres Yoruba. " L'avenir du Jazz? Le retour aux sources. Un homme seul avec son tambour " ( Dizzy Gillespie).

 

- Dizzy Gillespie fut deux fois candidat à la présidence des Etats Unis d'Amérique, en 1964 et en 1972. Pas une campagne sérieuse mais, à l'époque, il était impensable qu'un Noir devienne président des Etats Unis. Alors, pourquoi le faire sérieusement?

 

- Dizzy Gillespie jouait d'une trompette coudée avec les joues gonflées. Personne ne vous apprendra à jouer de la trompette comme ça. Lui non plus ne l'a pas appris de cette manière. Il a juste fait comme il le sentait. Même Maurice André, trompettiste classique par excellence, l'admirait.

 

- Né Noir à Cheraw, Caroline du Sud en 1917, Dizzy Gillespie reconnaissait qu'il ne savait pas jouer le Blues, ce n'était pas son truc. Par contre, entendre des petits blancs anglais prétendre savoir jouer le Blues l'énervait au plus haut point.

 

- Dizzy Gillespie était un grand ami de Yannick Noah. Malheureusement, musicalement, il n'a exercé aucune influence sur lui.

 

- Lorsqu'il fut convoqué à l'examen médical pour entrer dans l'US Army en 1941, suite à Pearl Harbor, John Birks Gillespie se présenta devant le médecin, nu, tenant sa trompette enveloppée dans du papier journal devant son sexe. Devant le médecin médusé, il déclara: " Vous voulez me donner une arme pour aller tuer des Allemands en Europe. Personnellement, je n'ai rien contre les Allemands, ils ne m'ont jamais rien fait. Par contre, qui me fait c...depuis ma naissance aux Etats Unis d'Amérique, l'homme blanc. Si vous me donnez un fusil, je risque de tuer le premier officier blanc américain qui me passera sous le nez ". John Birks Gillespie fut déclaré fou, inapte au service militaire et resta à New York jouer de la musique alors que deux des futurs membres de son orchestre, John Lewis (piano) et Kenny Clarke (batterie) se rencontraient en Normandie, dans le salon d'un château, autour du piano. C'est en raison de ce genre d'attitude qu'il fut appelé Dizzy (le Dingue).

 

Pour en savoir plus sur Dizzy Gillespie, écoutez sa musique (surtout les enregistrements avec Charlie Parker en petite formation et Chano Pozo en grande formation qui demeurent des moments marquants de la musique du XX° siècle; Avec Stan Getz, il sonne terriblement bien aussi.) et lisez son Autobiographie " To be or not to bop ", traduite en français par sa douce amie Mimi Perrin, créatrice des Double Six, groupe de Jazz vocal français avec lequel Dizzy Gillespie et son élève Quincy Jones jouèrent.

 

Dizzy Gillespie était même capable de diriger un orchestre avec des mouvements de hanche et du bassin contraires à l'ordre public et aux bonnes moeurs. Sa musique devrait être recommandée par la Faculté de médecine, remboursée par la Sécurité Sociale pour ses vertus anti dépressives, vitalisantes, dynamisantes, euphorisantes. La preuve ci-dessous.

 

" Jivin in Be Bop " date de 1947. Dizzy Gillespie en est la vedette tout du long avec son grand orchestre (sans Chano Pozo malheureusement), chanteuse, danseuses, danseurs. Le spectacle dure 57mn. C 'est parti.

 

 


 

 

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