Eric Le Lann paie tribut à Chet Baker au Sunside en trio

Publié le par Guillaume Lagrée

 

Eric Le Lann Trio

« Tribute to Chet Baker »

Paris. Le Sunside.

Samedi 12 octobre 2013. 21h30

 

 

Eric Le Lann : trompette

Matthias Alamane : contrebasse

Nelson Veras : guitare

 

 

Salle archi comble. Je suis debout. Jamais vu cela ici. Comme les compagnies aériennes, le Sunside pratique l’overbooking. S’il n’y a aucun contrôle d’hygiène et de sécurité par la brigade des sapeurs pompiers de la Préfecture de police ou les inspecteurs de la concurrence, consommation et répression des fraudes, aucune catastrophe, aucun mouvement de panique dans le public, tout ira bien.  

 

Dès les premières notes, tout le monde écoute. Je ne reconnais pas un thème de l’album. Ils enrichissent leur répertoire. C’est beau, calme et poignant. Ca marche. Un couple d’amoureux se fait des démonstrations d’affection mutuelle devant moi. Une musique qui invite au rapprochement des corps et des âmes. Matthias Alamane remplace Gildas Boclé actuellement en tournée en Suisse au sein du quartet de Mark Soskin, le pianiste de Sonny Rollins. Matthias est bien dans l’esprit de cette musique. Chaud, présent nous offrant des points de repère alors que Nelson Veras vole à tire d’ailes au dessus de la mélodie. Finalement, ils en arrivent à « Body and Soul ». C’est donc cela qu’ils jouaient, pardi !

 

« I am a fool to love You “. Ils jouent des morceaux que Chet aimait jouer et chanter. C’est exactement cela cette mélodie à fleur de peau de l’homme malheureux en amour alors que Chet était volage, un briseur de cœurs et de ménages (voir le documentaire « Let’s get lost » sur sa vie). Eric Le Lann me gratte l’âme. Nelson Veras a des doigts d’enchanteur. Chez lui, la maîtrise technique est au service du discours. Ce n’est pas de la virtuosité. Même les jeunes amoureux se sentent tristes et nostalgiques. C’est dire l’effet de cette musique. Les spectateurs écoutent attentivement alors qu’ils sont debout serrés comme des sardines en boîte. Leur dévouement à la musique leur fait honneur. Les deux amoureux boivent la même bière. C’est dire s’ils partagent tout.

 

Eric attaque avec cette pince de lèvres qu’apprécie tant chez lui Médéric Collignon. Un morceau plus rapide, plus nerveux. Finie la ballade. En quelques notes, Eric Le Lann vous déchire le cœur comme du papier. Ca va très vite dans le dialogue de cordes entre contrebasse et guitare. Matthias suit Nelson dans ses envolées. Des notes en résonance pour relancer Eric. Ca joue, nom de Zeus !

 

« Love for sale ». Ca balance tranquille. Le trio rend hommage à Chet Baker, lui paie tribut mais c’est bien Eric Le Lann qui joue. Il n’y a pas copie mais inspiration. La contrebasse bondit, bien en place. Il n’existe pas assez de superlatifs en français pour qualifier le jeu de guitare de Nelson Veras. Ca tricote sec entre guitariste et contrebassiste. A la différence de Gildas Boclé, Matthias Alamane ne joue pas à l’archet. Cela me manque un peu. La basse est efficace. Je bats la mesure du pied alors que ni piano, ni batterie ne sont là pour marquer le tempo.

 

Premier solo introductif de Nelson. Je pense qu’il y a des guitaristes dans la salle venus prendre note. Ce n’est pas mon voisin guitariste amateur qui reprend laborieusement chaque week end les mêmes chansons des Beatles. Duo guitare trompette sur « Nightbird » (Enrico Pieranunzi) que Chet Baker enregistra en duo avec le compositeur. Matthias se glisse entre eux deux. Ca ondule comme l’herbe sous la brise d’été. Mi octobre, c’est bon. Eric Le Lann monte le son et nous cloue sur place. Tiens, deux coups d’archet pour conclure.

 

« Walkin » (Miles Davis). Morceau plus rapide, plus énergique. Comme Miles Davis, Eric attaque en boxeur, feinte, enchaîne. Le rythme ne tient que sur la contrebasse. Gros et beau boulot. Très belle pince d’Eric de nouveau.

 

PAUSE

 

Pour Monsieur P, venu de Nantes pour ce concert, trois mots caractérisent cette musique : sérénité, unité, beauté. Des places se sont libérées à la faveur de la pause. Monsieur L et moi nous jetons dessus comme le jaguar sur le caïman

 

Le concert reprend avec « The more I see You ». Une charmante ballade. L’ambiance revient tout de suite. Après un solo touchant d’Eric, dialogues à cordes et sans cris. Ca joue. Et le trio repart. C’est si bon que ça doit être illégal (Fats Waller).

 

Eric entame seul une ballade. Un spectateur applaudit trop vite et s’arrête, comprenant son erreur. « My funny valentine » qui ne figure pas sur l’album. Un des intérêts d’aller écouter des musciens sur scène, c’est de les écouter sortir de leur répertoire enregistré, disponible pour tous. Eric est en grande forme. Il nous fait redécouvrir ce thème rebattu. Applaudissements timides à la fin du solo de trompette. Peur de perturber.Si j ferme les yeux, je pars en rêvant. 25 ans après sa mort, Chet Baker renaît dans le souffle d’Eric Le Lann.

 

Contrebassiste et guitariste lancent la danse. « Summertime ». C’est plutôt le répertoire de Miles Davis que de Chet Baker. Ca ne sonne pas chiqué, usé. Il y a tout la nostalgie de l’été dans cet automne là. Premier solo de contrebasse, secondé par la guitare. Matthias joue bien la mélodie, s’y appuyant, rebondissant dessus. L’attaque de trompette me fait sursauter. J’étais trop bercé par la contrebasse.

 

Je reconnais le thème mais pas le titre. Il figure sur l’album « I remember Chet » d’Eric Le Lann. C’est d’une beauté à faire dresser les cheveux sur la tête, une émotion plus forte que celle procurée par la grande roue de la Concorde. A la place des doigts, Nelson Veras a des pattes d’araignées qui courent sur les cordes, vous capturent dans une toile de beauté. 

 

«  Walkin » (Miles Davis), deuxième version de la soirée. Ca attaque plus ferme. Comme Chet, Eric joue sans sourdine Harmon, objet devenu la marque de fabrique de Miles Davis, la sourdine Miles disent même certains musiciens. Il y a des trouvailles de souffles, des feulements de trompette. Guitare et contrebasse sont en symbiose mais leur mariage ne donne pas une guitare basse.

 

PAUSE

 

Les touristes sont partis. Les puristes restent. Il n’y a pas école demain, le métro n’est pas fermé, la musique nous tient éveillés. Monsieur P, Monsieur L et moi restons au 3e set, jusqu’à la fin de la partie. 

 

« I fall in love too easily ». Tout va bien jusqu’au dernier soufflé qui dit Stop.

 

«  Stella by starlight ». Ecoutez la sublime version de Chet Baker à la Grande Parade du Jazz de Nice en 1975. Enregistrement réalisé par l’INA. Eric introduit et le trio enchaîne. L’agilité de Nelson Veras est toujours sidérante. Solo de contrebasse charpenté, bien construit.

 

« Walkin » (Miles Davis), troisième et dernière version de la soirée. Eric fait des faux départs maîtrisés puis se lance avec le public. Ca mord sec.

 

Cette fois, c’est bel et bien fini. Il est temps de rentrer dormir, l’esprit gorgé de beauté. Le dialogue Eric Le Lann/Nelson Veras est toujours une rencontre au sommet. Matthias Alamane a bien tenu sa partie mais le vrai contrebassiste de ce trio reste Gildas Boclé. Pour les Nantais, dont Monsieur P, sachez qu’Eric Le Lann jouera lors de l’édition 2014 des Rendez-vous de l’Erdre un autre hommage à Chet Baker en compagnie de Rick Margitza (sax ténor), Enrico Pieranunzi (piano), Riccardo del Fra (contrebasse) et André Cecarelli (batterie). Miam, miam ! En attendant, le trio Eric Le Lann/Matthias Alamane/Gildas Boclé sera en concert au Carré Bellefeuille à Boulogne Billancourt, Hauts de Seine, Ile de France, France le mardi 15 octobre 2013 à 20h30.

 

Au début de l'aventure, nous étions bien peu nombreux à Paris, au Caveau des Légendes, en février 2012, à écouter Eric Le Lann, Gildas Boclé et Nelson Veras jouer " Nightbird " d'Enrico Pieranunzi. Heureusement, Gildas Boclé filmait. Depuis, cette musique et son public ont grandi. Profitons en, sapristi!

 

 

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